OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Modem girl http://owni.fr/2012/07/12/modem-grrrl/ http://owni.fr/2012/07/12/modem-grrrl/#comments Thu, 12 Jul 2012 10:49:14 +0000 Rosie Cross (trad. Elodie Chatelais) http://owni.fr/?p=116116 Wired en 1995. "Les filles ont besoin de modem", telle était la solution de St. Jude, "hackeuse du futur", face aux problèmes que les femmes rencontraient avec la technologie. Pour cette féministe, le combat passait aussi par le numérique.]]>

Cet article est la traduction d’une interview de Jude Milhon, décédée depuis, parue en 1995 dans le magazine américain Wired.

Jude Milhon, hackeuse plus connue sous le nom de St. Jude, tripatouille le code depuis 1967, année durant laquelle elle apprit seule le langage Fortran, ainsi que le langage assembleur spécifique au Sharp PC-1440. Et en tant qu’ancienne programmeuse UNIX, elle “parle le C++ sans accent”. À partir de 1973, bien avant la naissance de CompuServe ou l’accès facile à l’Internet, Milhon était membre de la “communauté de programmeurs et révolutionnaires de gauche” de Berkeley, Californie, à l’origine du légendaire projet Community Memory, le premier système informatique public connecté au réseau. Et elle est l’un des membres fondateurs du groupe cypherpunks – terme qu’elle a par ailleurs inventé.

Rosie Cross a interviewé par e-mail, depuis son domicile en Australie, l’irréductible programmeuse, qui vit toujours à Berkeley, Californie.

Wired : Que penses-tu du féminisme et de la technologie ?

St. Jude : Je pense que la technologie va résoudre tous nos problèmes, qu’ils soient personnels ou d’ordre scientifique. Les filles ont besoin de modems.

“Maintenant que j’en parle, je suis un ado gay et arrogant”

Wired : Penses-tu que les salons de l’électronique réservés aux femmes – ceux qui leur permettent de “bâillonner” les fayots, les boulets et autres cyberplaies – sont importants ? Ou penses-tu que l’ambiance qui règne sur le Net – “la liberté d’expression” forcée – empêche de réguler les attaques les plus virulentes envers les femmes, les pédés, les gouines, et les personnes de culture différente ?

St. Jude : Traîner avec des gens sympas, c’est bien, mais je ne veux pas passer ma vie dans le ghetto  du politiquement correct. À partir du moment où ils peuvent m’apprendre des trucs, j’aime aussi traîner avec des ados sectaires et boutonneux qui aiment se la jouer. Je peux moi-même prétendre être un ado gay et arrogant – pourquoi pas ? Surtout si ça me permet d’influencer la position d’autrui en exprimant mon opinion subversive. (Maintenant que j’en parle, je suis un ado gay et arrogant.) Les coups blessent, mais les mots qui apparaissent sur un écran m’atteignent juste autant que je le veux.

Wired : On accuse le patriarcat d’avoir construit les espaces et le langage que nous utilisons et que nous occupons. Les chercheuses américaines transforment-elles ces espaces en ghettos, en consolidant leurs intérêts de classe et en s’improvisant fliquettes lors des fête de quartier de l’élite instruite ? Toujours à l’affût d’informations, surveillant ce qui se dit, à qui, et la manière dont c’est dit ?

St. Jude : Comme une censure indirecte ? On doit à John Gilmore, de l’Electronic Frontier Foundation, ce qui est peut-être bien la citation de l’année : “L’Internet traite la censure comme n’importe quel autre bug : il la contourne.” En jargon universitaire : le discours est motivé par le désir. L’amour force toutes les serrures. Donc on va parler de ce que nous aimons à ceux qui veulent bien nous écouter. Et si certaines personnes – les fliquettes – persistent à tenter de nous intimider, au bout d’un moment, on se trouvera un nouveau lieu de rendez-vous et on les abandonnera à leur triste sort.

Il faut constamment se défendre quand on circule sur l’autoroute de l’information. Que nous soyons assaillis par des fanatiques, des bigots ou des politicards excessivement corrects, nous devons apprendre à nous défendre. N’importe quel type d’attaque en ligne requiert une connaissance des arts martiaux – l’aïkido étant sans doute le meilleur d’entre eux. Utilisez la force de votre ennemi pour lui nuire sans lui faire de mal, mais faites-le toujours dans les règles de l’art – martial. Alors apprenez à vous battre !

Pour se bagarrer, le cyberspace est mieux que tout le tapioca chaud du monde. (On n’en ressort pas couvert d’ecchymoses.) C’est le meilleur terrain d’apprentissage qui soit pour les femmes ; on peut commencer un combat physique avec un handicap de 10, okay, cependant le clavier reste le meilleur des égalisateurs – mieux qu’un Glock .45 (pistolet semi-automatique, ndlr). Et le combat sur le Net, c’est un Entraînement de Base. La sauvageonne de 14 ans que j’étais aurait bien mieux appréhendé sa vie si elle était passée par un camp d’entraînement de ce genre.

“Que la gentillesse aille se faire foutre !”

Wired : Internet est-il un endroit sûr pour les femmes ? Le viol virtuel est-il une chose possible ? Qu’est-ce que les femmes peuvent faire à un violeur virtuel qu’elles auraient démasqué – quelles sont les punitions appropriées dans le data space ?

St. Jude : Souvenez-vous que dans le cyberspace, tout le monde peut vous entendre crier. Un jour, une femme est venue pleurnicher car elle avait subi un viol virtuel sur LambdaMOO (communauté en ligne, ndlr). C’est le jeu ma pauvre dame. Vous avez perdu. Vous auriez pu vous téléporter. Ou vous transformer en Vierge de Fer (cette chose avec tout plein de piques) pour lui broyauter la bite. Mais en jouant comme vous l’avez fait, vous avez vraiment perdu. Parce que MOO, c’est aussi un espace social, dans lequel vous pouvez rencontrer des gens réellement différents en termes de culture – comme des membres du Klan –, et faire en sorte qu’ils vous respectent en tant que femme, en tant que gouine, en tant que quoi que ce soit. En vous battant, vous pourrez leur faire abandonner leurs préjugés.

J’ai un pote gay qui m’a dit qu’il se bat ainsi depuis des années… c’est un guerrier de la civilisation connectée, s’il en est. Ignorer les gens jusqu’à ce qu’ils s’en aillent, ou les supplier d’être gentils, ne changera en rien leur comportement, et cela ne les fera certainement pas changer d’avis. Endurcissez-vous ! Vous avez affaire à des gens ici, et les primates se comportent mieux quand vous leur tenez tête et que vous leur donnez une raison de vous respecter. Je déteste tout ce ouin–ouin–je–suis–une–pauvre–et–faible–femme–sensible–protégez-moi, de la merde. C’est typiquement le genre de trucs qui fait que les femmes sont méprisées. Que la gentillesse aille se faire foutre !

“Comment feras-tu pour ne laisser entrer dans ton salon virtuel que des femelles XX authentiques ?”

Wired : Il semblerait que les hommes investissent en masse les espaces d’expression des femmes sur Internet. Beaucoup de gens y voient une volonté des hommes d’avoir une plus grande part de féminité, de comprendre la psyché féminine. Tu es d’accord ?

St. Jude : Comment sais-tu que ce sont des hommes ? Je ne suis pas une dame moi chérie. Comment sais-tu que je ne suis pas un homme ? Comment feras-tu pour ne laisser entrer dans ton salon virtuel que des femelles XX authentiques, porteuses du corpuscule de Barr de vraies femmes virtuelles ? Comme on dit dans ces jeux d’aventures, “je ne vois pas d’organes génitaux ici”. Si elles disent être des femmes, c’est qu’elles sont des femmes, et qu’elles doivent être considérées comme nous autres. Mal.

Quoi qu’il en soit, le fait que les hommes soient obligés de devenir des taupes  transsexuelles pour essayer de comprendre les femmes est pathétique à mes yeux. Peut-être est-ce la seule façon pour le sexe opposé de converser avec honnêteté – être un esprit sans matière, n’avoir rien à perdre, se cacher derrière un pseudonyme. Il m’est arrivé de dire au téléphone des choses que je n’aurais pas dites en face à face. Internet fait disparaître la voix humaine.

Quand vous n’avez rien, vous n’avez rien à perdre. Je peux jouer des tours incroyables, et je peux même faire un truc encore plus scandaleux : je peux être honnête. Dire des choses personnelles et vraies – et j’ai du mal à m’imaginer faire cela sur le champ. Ce pourrait être une avancée sur la manière dont l’humain apprend sur l’humain, et pas seulement sur la façon dont les hommes et les femmes apprennent à se comprendre. Et ça me semble bien.

Wired : Si tu devais choisir un mot pour décrire ce que tu fais quand tu utilises ce medium électronique, quel serait-il ?

St. Jude : Je suis une hackeuse du futur ; je fais tout pour avoir les droits root sur le futur. Je veux faire une razzia sur son système de pensée. Grrr.

Wired : Si tu pouvais concevoir une machine, que ressentirait-elle, quelle serait son apparence et comment agirait-elle ? Quelle puissance CPU (unité centrale, ndlr.) lui donnerais-tu ? Tu la laisserais porter ta veste de cuir noir ?

St. Jude : Les machines me déçoivent. Je n’arrive à aimer ni le soft ni le hardware. Je suis déjà nostalgique du futur. Il nous faut une résolution super élevée ! Donnez-nous de la bande passante ou tuez-nous ! Attardez-vous sur les fleurs à petit pois ultraviolets que seuls les colibris regardent, humez-les comme des abeilles. Et développez votre sensorium (référence à Mac Luhan, ndlr.) dans tous les domaines possibles.

Rosie Cross est une productrice de radio indépendante, auteure, vidéaste, et geekette autoproclamée qui vit à Sydney, Australie.


Traduction Élodie Chatelais, avec l’aimable autorisation de Rosie Cross (@rosiex)

Texte original ; à lire aussi, la nécrologie de Wired, “Hackers Lose a Patron Saint

Illustration par Surian Soosay [CC-by]

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WikiLeaks & associés http://owni.fr/2012/03/02/wikileaks-anonymous-gi-files/ http://owni.fr/2012/03/02/wikileaks-anonymous-gi-files/#comments Fri, 02 Mar 2012 17:46:10 +0000 Aidan MacGuill http://owni.fr/?p=100305

Les dernières publications de WikiLeaks, plus de cinq millions d’e-mails dérobés sur les serveurs de l’entreprise de renseignement privé Stratfor, marquent un nouveau départ pour l’organisation d’activistes de la transparence. WikiLeaks est resté bouche cousue sur la manière dont cette énorme quantité de documents a été obtenue. Un indice, néanmoins : des hackers agissant sous la bannière des Anonymous ont revendiqué l’infiltration des serveurs de Stratfor en décembre 2011.

Plus précisément, l’opération a été menée par le groupe Antisec, une sous-section d’Anonymous qui s’est spécialisée dans ce genre de piratage et dans les attaques par déni de service (DDOS). Dans le cadre de l’opération LulzXmas (Lulz renvoie à un rire grinçant et Xmas à Noël, NDLR), Antisec avait déjà publié des informations personnelles sur les clients de Stratfor. Des numéros de cartes de crédit avaient aussi été utilisés pour faire des dons à des organisation de bienfaisance. L’opération s’était achevée sur la publication de cinq millions d’e-mails, les mêmes que ceux publiés par WikiLeaks depuis lundi.

Insomnies

Sur Twitter, des comptes liés aux Anonymous ont publié des déclarations confirmant le don de ces e-mails à WikiLeaks :

Pour clarifier auprès des journalistes – OUI, #Anonymous a donné à WikiLeaks les e-mails obtenus lors du piratage LulzXmas en 2011. #GIFiles [Le hashtag correspondant à la dernière opération de WikiLeaks, NDLR]

Selon le magazine américain Wired, ce tweet codé de WikiLeaks, publié dans les jours suivant le piratage de Stratfor, servait à confirmer la bonne réception des e-mails :

Rats for donavon.

La collaboration entre les hackers d’Antisec et WikiLeaks est sans précédent et elle débouchera très probablement sur quelques insomnies pour les experts en sécurité des États ou des entreprises dans les semaines à venir. Elle pourrait aussi annoncer un nouvel afflux d’information pour une organisation au bord de la mise à mort depuis quelques temps.

WikiLeaks déshabille Stratfor

WikiLeaks déshabille Stratfor

En partenariat avec WikiLeaks, OWNI met en évidence le fonctionnement de l'un des leaders du renseignement privé, ...

Blocage financier

Depuis plusieurs mois, WikiLeaks annonçait la mise en place à venir d’un nouveau portail d’envoi de documents. Qui ne s’est toujours pas matérialisé. Car ce qui reste des forces vives de l’organisation est surtout occupé à lever des fonds et résoudre les problèmes légaux rencontrés par Julian Assange. Les médias se font d’ailleurs l’écho de guéguerres internes et du style de management erratique d’Assange. A l’inverse, le blocage financier exercé par PayPal ou Amazon contre WikiLeaks a souvent été passé sous silence, alors même que les entreprises auraient subi des pressions du gouvernement américain au lendemain du Cablegate.

Yochai Benkler, chercheur en Entrepreneurial Legal Studies à la faculté de droit de Harvard, fait le lien entre ce blocage et les dispositifs prévus par les projets de loi SOPA et PIPA. Si ces mesures étaient entérinées, elles permettraient au gouvernement américain de contourner les contraintes légales habituelles en exerçant une pression directement sur les fournisseurs d’accès à Internet pour qu’ils ne travaillent pas avec certains sites. Dont WikiLeaks.

La nouveauté de ce type d’attaque réside dans le choix de la cible : un site entier, et non des contenus spécifiques. En plus de viser les systèmes techniques, ce nouveau mode opératoire utilise les leviers financiers et commerciaux et se positionne hors du champ légal pour obtenir des résultats que la loi ne n’autoriserait pas.

Il reste que l’expérience de WikiLeaks dans la manipulation et la diffusion d’informations sensibles n’est plus à prouver, en témoigne la dernière opération secrète pour rendre publique les e-mails de Stratfor. Une opération qu’OWNI, comme les 25 autres partenaires médias, a pu suivre de près. Le groupe de hackers Antisec peut certes accéder à d’immenses quantités de données secrètes, matière première de toute organisation médiatique respectable. Mais WikiLeaks est parvenu à coordonner une équipe internationale de journalistes pour justement exploiter ces données, les analyser et les vérifier. WikiLeaks sert donc aussi de tampon, tant moral que légal.

L’attention du grand public a été attirée sur la marque Anonymous quand ses membres ont attaqué les sites de MasterCard, Visa et PayPal, en représailles des sanctions financières décrétées unilatéralement contre WikiLeaks.

Hackers très qualifiés

Pour soutenir des revendications très variées, Anonymous peut faire appel à des hackers qualifiés partout dans le monde. Et nombreux sont ceux qui s’identifient à la cause de la transparence des données, justement défendue par WikiLeaks. Mais Anonymous manque d’expérience dans la diffusion d’informations secrètes. De grandes erreurs ont été commises par le passé, comme avec l’opération DarkNet, visant à mettre au jour les réseaux pédophiles du web. Le résultat de ces publications massives a bien souvent été préjudiciable sur des affaires que les autorités suivaient depuis des mois.

Néanmoins, quelques figures proéminentes des Anonymous, comme le hacker Sabu, ont commencé à demander ouvertement que les futurs documents leur soient adressés directement pour les publier eux-mêmes :

Si vous avez des données à publier (fuites importantes, codes sources, documents en cache, etc.), faites signe à @anonymouStun.

[MàJ] Sur les traces de Lulz Security, les hackers invisibles

[MàJ] Sur les traces de Lulz Security, les hackers invisibles

Mais qui est donc LulzSec, ce mystérieux groupe de hackers qui attaque tout ce qui bouge depuis un mois? OWNI est parti à ...

Une contradiction insoluble demeure, cependant. D’un côté, les membres d’Anonymous et WikiLeaks cherchent à ouvrir toujours plus les gouvernements et les entreprises par tous les moyens nécessaires. De l’autre, ils s’indignent lorsque ces mêmes gouvernements et entreprises empiètent sur les droits à la vie privée des citoyens lambda.

Impératif moral

L’examen de conscience reviendra sans doute aux partenaires médias que WikiLeaks invitera lors des prochaines publications. Les Anonymous désireux de commettre autant de piratages que possible ne sont pas prêts de manquer à l’appel. WikiLeaks conserve une croyance ferme en un impératif moral qui justifie la publication de toute information pouvant mettre en lumière ou en difficulté le pouvoir. Beaucoup se sont interrogés sur la valeur des informations de Stratfor rendues publiques. Car la publication de documents dérobés à une entreprise pose de sérieuses questions de morale – même s’il ne s’agit pas d’une entreprise financée par des fonds publics.

Il est pourtant difficile d’avoir de la sympathie pour Stratfor : les e-mails publiés montrent que l’entreprise utilisait elle-même des informations rendues publiques par LulzSec et WikiLeaks pour rédiger leurs rapports, vendus ensuite à prix d’or à leurs clients. Dans un autre e-mail, un analyste de Stratfor évoque les “compétences de hacking assez remarquables” des Anonymous, tout en se demandant si les hactivistes se donneraient un jour la mission de “coordonner une attaque visant à voler du renseignement par exemple”.

Dans les semaines et mois à venir, le niveau de coordination et les compétences en hacking d’Antisec pourraient se préciser, en évoluant peut-être vers une cible plus substantielle qu’une entreprise de renseignement privé qui a tout intérêt à exagérer son accès supposés aux couloirs noirs du pouvoir. Il fait peu de doutes que le résultat de cette opération sera communiqué à WikiLeaks et ses partenaires médias.


Article paru en anglais sur OWNI.eu sous le titre : What’s to Come From an Anonymous-WikiLeaks Partnership?
Traduction par Pierre Alonso pour OWNI
Illustrations FlickR [CC-by] Abode of Chaos

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[ITW] Bent Objects, le retour http://owni.fr/2011/12/23/bent-objects-terry-border-retour/ http://owni.fr/2011/12/23/bent-objects-terry-border-retour/#comments Fri, 23 Dec 2011 15:29:50 +0000 Terry Border http://owni.fr/?p=89035 Vous vous souvenez de la première version des Bent Objects par Terry Border ? L’artiste est de retour avec une nouvelle série d’objets de la vie quotidienne détournés, à l’aide d’un simple petit fil de fer et de beaucoup d’imagination. Tout a commencé sur un petit blog. Les Bent Objects sont aujourd’hui un phénomène international, repris à la télévision, dans la presse ou sur les sites Internet de nombreuses publications. Entretien avec le créateur du phénomène.

J’ai démarré en 2006, l’âge d’or pour les blogs. Les gens étaient encore enthousiastes à l’idée de publier plus de 140 caractères. Je me suis dit que j’allais publier quelques objets avec des fils de fer histoire de pouvoir me payer des cafés. A l’époque, j’étais boulanger. J’avais fait de la photo publicitaire, mais j’avais démissionné quelques années auparavant. Je n’aimais pas l’ensemble du processus.

Un jour que je marchais dans un parc, une main géante venue des nuages m’a pointé du doigt. J’ai tiré dessus jusqu’à ce qu’un son profond furieux gronde à travers l’atmosphère. Ce fut un jour intéressant, mais ça n’a pas de rapport avec Bent Objects. En gros, le fil de fer est pas cher. Et les objets ordinaires non plus. Combiner ces deux choses pour m’amuser évite de me stresser, contrairement à d’autres tentatives qui me coûtent pas mal d’argent.

“J’ai toujours vu les objets comme ça”

Mon processus créatif est le suivant:

(a) Regarder un objet.

(b) Cet objet me rappelle quoi ? Quelle personnalité a-t-il ?

(c) Ajouter un peu de fil de fer pour l’amener à la vie.

(d) Le photographier de façon à ce qu’il communique mon idée.

Je n’essaye pas toujours d’être drôle. Mais parce que mon matériel est ce qu’il est, le produit fini est toujours vu comme comique, et il n’y a pas moyen de contourner ça. Je ne suis pas quelqu’un de sérieux, et ça se voit dans mon travail, même si je n’essaye pas d’être “drôle”. C’est sûrement une bonne chose, parce que l’humour, que je m’efforce d’en faire ou pas, a conduit les gens à partager mon travail, et je ne vais pas imposer aux gens une manière de l’interpréter.

En fait, j’ai toujours vu les objets comme ça. Mais depuis que je bosse sur Bent Objects, je peux montrer aux autres comment je pense aux choses. C’est probablement très étrange, mais je suis reconnaissant d’avoir trouvé des gens qui apprécient cette façon de voir.

Parle d’amour

Dans une certaine mesure, cela a formalisé mes tendances parfois étranges. Avant, certains aspects de ma personnalité étaient vus comme décalés, ou pas assez sérieux. Mais dès que vous pouvez faire de l’argent avec votre point de vue, vous êtes vu comme “brillant” et “excentrique”. Non plus comme un outsider. Vous êtes validé parce que vous avez fait de l’argent avec vos idées.

Le nouveau livre est assez similaire au premier, mais un peu plus cohérent. Il parle d’amour, et des relations entre être humains. L’ajout de texte est une idée de mon éditeur : si j’avais pu décidé, j’aurai laissé les gens deviner !

J’ai vécu dans l’état d’Indiana avec ma femme et mes filles. Et deux chats. J’aime bien regarder les émissions de télé sur la cuisine, visiter les musées et recevoir des chèques.

Sans Internet, jamais je n’aurais continué ce travail. C’est vrai, mes photos sont devenues virales parce que des gens les ont partagées sur des blogs ou par mail. Mais avant, les commentaires sur mon blog ont été aussi importants dans la création même des Bent Objects. Ma ville, Indianapolis, a récemment découvert mon travail. La plupart des visiteurs de mon blog proviennent de Londres, New York, ou d’autres endroits éloignés.

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All images © Terry Border. Bent Object of My Affection est édité par Running Press.
Plus d’articles Bent Objects sur Owni.eu.
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La nostalgie en mémoire vive http://owni.fr/2011/11/15/cetait-bien-avant-le-numerique/ http://owni.fr/2011/11/15/cetait-bien-avant-le-numerique/#comments Tue, 15 Nov 2011 14:08:48 +0000 l-shepherd http://owni.fr/?p=85971

C’est un truc de génération que l’ensemble de mes expériences culturelles importantes aient été, d’une manière ou d’une autre, non-numériques. J’ai vu mon film préféré (Alien) dans une salle de cinéma. J’ai lu mon livre favori (Portrait de femme) en format papier. Mon premier album préféré, Out of the Blue, des E.L.O., et mon second album préféré, Life’s Rich Pageant de R.E.M. (désolé pour les acronymes, je ne sais pas d’où ça me vient) furent achetés et consommés, abondamment, sur vinyle. Et les concerts – que ce soit Iron Maiden au Hammersmith Odeon ou Blur au Brixton Academy, au cas où vous poseriez la question – furent mes expériences les plus analogiques et les plus uniques de toutes.

Maintenant que je vieillis, que cette époque s’éloigne et qu’une nostalgie naissante me submerge, je suis de plus en plus convaincu que l’exceptionnalité analogique même de ces expériences participe de leur profondeur, et sert également à les graver dans mon esprit. Et je me demande si la particularité de ces expériences est elle-même absolument unique. Est-ce même encore possible de vivre des expériences uniques ? Dans un monde de choix infinis, d’accessibilité massive et d’appareils de lecture omniprésents, toute expérience culturelle est-elle condamnée à être moins significative, plus éphémère – amaigrie ?

Des expériences sans saveur

J’avoue être un peu hanté par cette question. J’ai passé les quinze dernières années à exercer dans les médias numériques, où j’ai été un raseur de première et un militant régulier en faveur des énormes bénéfices humains apportés par les réseaux et les contenus digitalisés. Wikipédia, les e-mails, Twitter, les informations en temps réel, YouTube, l’apprentissage à distance, la banque en ligne et le shopping – la somme des choses qui, je crois, ont rapetissé le monde et l’ont rendu plus interconnecté et plus libre est extraordinaire.

Et oui, iTunes est merveilleux, tout comme le Kindle, et de même l’iPod et l’iPhone. Tous ont fourni un avantage immense à l’achat et la consommation de culture. Pouvoir télécharger Guerre et Paix instantanément sur un objet de la taille d’une pochette de DVD est un miracle, et demeure, j’en suis persuadé, une bonne chose pour l’édition littéraire en tant qu’industrie.

Et pourtant, pourtant…

Lisons ceci d’Anthony Lane, sur la croissance de la vidéo à la demande [en] :

Il n’y a qu’un seul problème avec le home cinéma : il n’existe pas. Son appellation même est un oxymore. Dès lors que vous interrompez votre film pour ouvrir la porte ou aller chercher un Coca, l’expérience cesse d’être du cinéma. L’acte même de choisir l’heure du visionnage signifie que vous avez cessé d’être dans la salle de cinéma. Le choix – de préférence un menu exhaustif – définit assez bien notre statut de consommateurs, et fut pendant longtemps un dogme inamovible de la fête capitaliste, mais en vérité la carte blanche ne peut en aucune manière guider une vie culturelle (ou tout autre forme de vie d’ailleurs), et s’il existe bien une chose qui nourrisse l’expérience théâtrale, de l’Athènes d’Eschyle au multiplex, c’est l’élément de contrainte. Quelqu’un d’autre décide quand le spectacle commence ; on peut décider si on y assiste, mais une fois qu’on est assis on y adhère et on éteint sa volonté. Il en va de même avec les gens qui sont autour de nous, que nous ne connaissons pas et auxquels nous ne ressemblons que dans notre désir caché d’en savoir davantage sur ce qui sera dévoilé en public, sur la scène ou sur l’écran. Nous sommes des étrangers en communion, et une fois que le pacte populeux et intime est cassé, le charme rompt. Les festivités sont terminées.

Je trouve que son idée de contrainte est intéressante, mais pas tout à fait exacte. Je pense que c’est davantage une question d’efforts à produire pour faire une chose, l’attention que nous y investissons et, de manière cruciale, l’exceptionnalité de l’expérience qui donnent à la culture sa résonance. Se trouver au cœur de la foule est une expérience unique. Recevoir un peu de culture en cadeau également ; nous avons vraiment perdu cet art de donner de la musique aux autres lors du passage au numérique – déballer un cadeau de la taille d’un album était l’une des choses les plus épouvantablement excitante au monde. Recevoir un code iTunes à rentrer dans un logiciel est impossiblement comparable. Et ne me branchez pas sur le charme oublié des compilations…

L’exception comme référence

Lorsque la culture est instantanément accessible et disponible, elle perd en éclat ce qu’elle gagne en démocratie. En partie parce qu’elle se dégrade qualitativement ; nous cédons sur des hautes et basses fréquences pour arranger les affaires du MP3. Mais je pense que c’est une fausse piste. Je ne crois pas que les hommes de mon âge (et c’est quasiment toujours les hommes) soient de plus en plus obsédés par le vinyle et l’encodage sans perte uniquement à cause de la qualité sonore. Je crois qu’ils sont à la poursuite d’une expérience unique. Je pense qu’ils veulent que la culture soit plus difficile d’accès, plus incommodante, car de cette manière sa consommation deviendrait davantage un événement. Que la culture paraisse davantage signifier.

J’avais déjà en tête ces différents points lorsque j’ai lu ceci plus tôt dans la journée. Cela provient de l’incomparable livre de Michael Pollan The Botany of Desire [en]. Il y parle de cannabis et de son influence sur la musique :

Tous ceux qui écrivent sur l’effet du cannabis sur la conscience parlent des changements sur la perception qu’ils expérimentent, et spécifiquement d’une intensification de tous les sens. Une nourriture commune devient meilleure, une musique familière est soudainement sublime, un contact sexuel révélateur. Les scientifiques qui ont étudié le phénomène n’observent chez les sujets sous effet de marijuana aucun changement quantifiable dans l’acuité visuelle, auditive ou tactile, pourtant ces gens reportent invariablement qu’ils voient, entendent ou sentent les choses avec une nouvelle finesse, comme s’ils avaient de nouveaux yeux, de nouvelles oreilles et de nouvelles papilles gustatives.

Vous savez ce que c’est, cette italicisation de l’expérience, cette préhension en apparence virginale du monde des sens. Cette chanson, vous l’avez entendue des centaines de fois auparavant, mais désormais vous l’entendez soudainement toute à sa beauté perceuse d’âme, la douce émotion sans fond de la ligne de guitare est comme une révélation, et pour la première vous comprenez enfin, vous comprenez vraiment, ce que Jerry Garcia voulait dire dans chacune de ses notes, sa lente improvisation maléfique et enjoué, délivrant quelque chose de très proche du sens de la vie directement dans votre esprit.

J’adore cette expression d’italicisation de l’expérience, c’est exactement ce dont je parle ici. Je soutiens que la culture numérique a retiré beaucoup d’italicisation (quand bien même ça ne sauterait pas aux yeux dans ce billet). Les expériences sont devenues omniprésentes mais reproductibles à l’envi, exactement comme un fichier musical est devenu reproductible à l’infini. Spotify nous ouvre un monde entier de musique, au détriment de la qualité sonore (évidemment) mais également au détriment d’une mémorable découverte et d’une profonde et mémorable préhension. J’ai tenté d’écouter un album sur Spotify, je ressens cette sorte d’insatisfaction nauséeuse que je ressens après m’être enfilé un plat tout prêt au micro-ondes.

Cela arrive aussi à un niveau industriel. Je ne me souviens pas où je l’ai lu, mais quelqu’un a écrit récemment qu’il n’y aurait jamais un autre Bruce Springsteen, non pas que son talent ne puisse être répliqué, mais parce que Bruce est tout autant notre expérience partagée de Bruce qu’il est un artiste, indivis. Le revers des barrières hautes comme des falaises postées à l’entrée de l’industrie musicale pré-numérique, c’était que ceux qui ont touché un public sont devenus massifs par nécessité, parce que notre appétit de musique était énorme alors que l’offre était délibérément maîtrisée. Bruce était héroïne et diamants, précieux, rare et addictif, mais l’intensité de cette expérience est partie à jamais. Nous l’avons échangé contre quelque chose d’autre.

(Cela ne signifie pas que l’immensité majestueuse de ces groupes pré-numériques n’était pas un peu répugnante. Après tout ils sont devenus riches en donnant libre cours à leur passe-temps. Mais il y avait quelque chose de majestueux de faire partie d’une communauté les vénérant. Il y avait. Et la taille de la communauté n’avait pas d’importance. Il n’existe pas plus dévoué qu’un fan de The Fall).

Alors pour quoi avons-nous échangé tout ça, et est-ce que ça valait le coup ? Nous avons le confort. Nous avons du choix. Nous l’avons pour moins cher (mais dépensons-nous moins en culture et en loisirs ? Certainement pas, je dirais. Sans doute davantage). Parfois et pour certains nous avons acquis la capacité d’adapter et de remixer la culture pour créer du nouveau. Pour ceux qui créent, les outils sont devenus omniprésents et les barrières hautes comme des falaises se sont effondrées dans la mer.

Toutes ces choses ont de la valeur. Ce qu’elles valent pour vous valent différemment pour moi. D’aucuns croient (avec une ferveur toute religieuse) que cette capacité d’une quantité croissante de gens à créer du contenu et à remixer le contenu des autres est l’aube concrète d’un nouvel âge de la culture humaine, une ère dans laquelle nous devenons tous des créateurs et à travers laquelle nos efforts combinés génèrent quelque chose de sublime.

Réintroduire de la rareté

Peut-être est-ce vrai – bien qu’il ne se soit encore rien passé. C’est une vision magnifique mais également, dorénavant, qui requiert un sacré acte de foi – en particulier pour ceux de la génération pré-numérique qui ont modelé toute leur carrière à une époque où la demande excédait l’offre. Mais je crois également que nous devrions prendre garde à préserver au moins un peu de ce qui a rendu la culture pré-numérique si passionnante.

On voit bien que des gens commencent à le faire. J’ai l’impression (bien que je n’ai pas de données chiffrées à ce sujet) que les groupes de lecture sont plus populaires que jamais, les gens cherchant à répéter un sens plus communautaire de la lecture alors que de plus en plus de titres sont disponibles – réintroduisant ainsi la rareté, comme dans le temps. Un de mes amis rassemble tous les mois un groupe d’enregistrement, où les participants choisissent une sélection de morceaux et les jouent aux autres, ils boivent du vin, discutent de musique et partagent en général un bon vieux moment. Des gens se rendent à des festivals littéraires, paient de fortes sommes d’argent pour des tickets de concert, s’abreuvent de plus en plus de culture et revoient des spectacles.

La manière dont les jeunes consomment la musique aujourd’hui est également intéressante. Mes deux enfants (maintenant adolescents) font exactement la même chose. Ils trouvent de la musique rapidement et efficacement, souvent à travers le prisme de la radio et de leurs amis (pas de grand révolution culturelle jusque là). Ils établissent des listes de lecture. Puis ils écoutent ces playlists, encore, encore et encore. Le compteur sur mon iTunes m’indique que ma fille peut écouter le même morceau plus de dix fois dans la soirée. Cela signifie qu’ils continuent à explorer la musique en profondeur. Ils le font juste sur du matériel restituant une qualité sonore inférieure et (c’est crucial) ils font autre chose en même temps. Principalement bavarder en ligne.

Pour nous autres, réfugiés de l’âge sombre pré-numérique, c’est comme un retour en arrière. Retour vers un temps où nous partagions davantage de moments culturels, quand des dizaines de millions de Britanniques regardaient ensemble la diffusion de Morecambe and Wise, quand il n’y avait rien à la télévision le dimanche après-midi et que nous étions forcés, oui, forcés, d’écouter Out of the Blue encore et encore, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Conséquence de quoi nous connaissions chaque changement d’accord, chaque note de basse, chaque déformation de cordes, tout comme nous connaissions les couleurs de nos devantures de maison.

Cliquer ici pour voir la vidéo.


Billet original paru sur le blog de Lloyd Shepherd sous le titre “A post about the old days when everything was great“.
Photos via Flickr Sister 72[cc-by-nc-nd], Adam Melancon [by-nc-sa] et Wonker [cc-by].
Traduction : Nicolas Patte

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Un état des lieux de l’Open Data http://owni.fr/2011/11/02/etat-des-lieux-open-data-eaves/ http://owni.fr/2011/11/02/etat-des-lieux-open-data-eaves/#comments Wed, 02 Nov 2011 07:24:42 +0000 David Eaves http://owni.fr/?p=85024

Où en est l’Open Data ? Au cours de mon récent discours d’inauguration à l’Open Data Camp (qui se tenait cette année à Varsovie), j’ai tenté de poursuivre l’intervention que j’avais faite lors de la conférence de l’an passé. Voici l’état des lieux que j’en dresse.

Le franchissement du gouffre

1. Davantage de portails Open Data

Une des choses remarquables de l’année 2011 est la véritable explosion des portails Open Data à travers le monde. A ce jour, plus de 50 catalogues de données gouvernementales [en] sont recensés et d’autres devraient suivre. Le plus notable de ces catalogues est sans doute l’Open Data kényan [en], qui démontre à quel point le mouvement de l’Open Data a évolué.

2. Une meilleure compréhension et davantage de demande

Ces portails sont le résultat d’un mouvement d’ensemble plus vaste. De plus en plus de personnalités politiques, en particulier, sont curieux de comprendre l’Open Data. L’idée n’est pas de parler d’une compréhension radicalement modifiée, mais de nombreuses personnes situées dans les sphères gouvernementales (et plus globalement politiques) connaissent désormais le terme, pensent qu’il y a là quelque chose d’intéressant, et souhaitent en savoir davantage. Ainsi, dans un nombre de lieux de plus en plus importants les réfractaires diminuent. Plutôt que devoir hurler de loin, nous sommes désormais souvent invités à nous exprimer.

De plus en plus de personnalités politiques, en particulier, sont curieux de comprendre l’Open Data. [...] Plutôt que devoir hurler de loin, nous sommes désormais souvent invités à nous exprimer.

3. Plus d’expériences

En définitive ce qui est également passionnant, c’est le nombre croissant d’expériences dans la sphère Open Data. Le nombre d’entreprises et d’organisations tentant de pousser leurs utilisateurs vers les données ouvertes est croissant. ScraperWiki, DataHub, BuzzData, Socrata, Visual.ly font partie de ces ressources qui ont apparu dans l’univers des données ouvertes. Le genre de projets de recherche qui émergent – de la traque des irruptions volcaniques en Islande à l’arrivée des hackers et de leurs œuvres, aux micro-projets (comme Recollect.net que je dirige) ou bien encore les travaux qui conduisent à démontrer que l’Open Data pourrait générer des économies de 8,5 millions de livres par an aux institutions de la région de Manchester [en] – sont profondément encourageants.

A l’heure actuelle : un point d’inflexion

Ce qui est excitant avec l’Open Data, c’est que nous sommes de plus en plus nombreux qui aident – fonctionnaires, personnalités politiques, patrons d’entreprises, simples citoyens – à imaginer un avenir différent, plus ouvert, plus efficace et plus avenant. Notre impact est encore limité, mais nous ne sommes qu’au début de l’aventure. Ce qui est plus important c’est que grâce à nos succès (cf. le point 2 ci-dessus) notre rôle change. Qu’est-ce que ça signifie pour le mouvement, maintenant ?

Vu de l’extérieur, le travail que nous accomplissons est tout simplement de plus en plus pertinent. Notre époque est celle d’un échec institutionnel. Du Tea Party à Occupy Wall Street, nous constatons que nos institutions ne nous servent plus suffisamment. L’Open Data ne peut pas résoudre le problème, mais il fait partie de la solution. Le défi de l’ordre ancien et des organismes qu’il favorise, c’est que son principe d’organisation est articulé autour du contrôle des processus, après avoir appliqué le modèle de production industrielle à l’administration. Cela veut dire qu’il ne peut se déplacer aussi vite et, à cause de sa forte tendance au contrôle, qu’il ne peut se permettre autant de créativité (et d’adaptation).

L’Open Data, c’est placer un libre flot d’informations au cœur de la gouvernance – à la fois interne et externe – avec le but d’augmenter le métabolisme du gouvernement et de décentraliser la capacité des entreprises à faire face à leurs problèmes. Notre rôle n’est pas évident pour les personnes appartenant à ces mouvements, et c’est pourquoi nous devrions le rendre plus clair.

Vu de l’intérieur, nous devons relever un autre grand défi. Nous sommes à un point d’inflexion critique. Pendant des années, nous avons été dehors, hurlant l’importance de l’Open Data. Maintenant nous sommes invités dedans. Certains voudraient que nous nous y précipitions, désireux d’avancer, d’autres souhaiteraient se retenir, par peur d’être récupérés. Pour réussir, il est essentiel que nous devenions plus performants à progresser sur ce terrain miné : collaborer avec les gouvernements pour les aider à prendre les bonnes décisions, mais ne pas être manipulés en sacrifiant à nos principes. Choisir de ne pas nous engager serait – à mon avis – fuir nos responsabilités de citoyens et d’activistes de l’Open Data. C’est une transition difficile, mais il sera plus simple de commencer par l’assumer et de nous soutenir les uns les autres.

Le défi majeur : la prochaine étape

En regardant à travers le prisme Open Data, j’ai le sentiment que nous sommes devant trois défis pour lesquels le mouvement Open Data doit faire face s’il ne veut pas compromettre les succès déjà accumulés.

1. Le piège de la conformité

Un risque majeur pour l’Open Data, c’est que tout notre travail soit réduit à n’être qu’une initiative pour la transparence et aurait par conséquent pour unique objet de mettre en conformité des structures gouvernementales. Si c’est ainsi que se joue notre destin, je suspecte que dans 5 à 10 ans les gouvernements, désireux de pratiquer des coupes budgétaires, n’inscrivent les portails Open Data dans la liste des économies à réaliser.

Notre objectif n’est pas de devenir un élément de conformité. Notre but est de faire comprendre aux gouvernements qu’ils sont des structures de gestion de données et qu’ils ont besoin de gérer leur patrimoine “data” avec la même rigueur qu’ils gèrent le patrimoine concret comme les routes et les ponts. Nous donnons autant d’importance à la gouvernance des données qu’à l’Open Data. Cela signifie que nous avons besoin d’une vision pour un gouvernement dans lequel la donnée devient une couche de l’architecture gouvernementale. Notre objectif est de réaliser une plate-forme de données sur laquelle, non seulement les citoyens s’appuient, mais également sur laquelle le gouvernement refonde son appareil politique, et prioritairement son système informatique. En mettant ceci en place, nous nous assurons que l’Open Data est fermement connecté aux services de l’État et qu’il ne peut être facilement stoppé.

Notre but est de faire comprendre aux gouvernements qu’ils sont des structures de gestion de données et qu’ils ont besoin de gérer leur patrimoine “data” avec la même rigueur qu’ils gèrent le patrimoine concret comme les routes et les ponts.

2. Les schémas de données

Cette année, à l’approche de l’Open Data Camp, la fondation Open Knowledge a créé une carte des portails Open Data à travers le monde. C’était marrant à regarder, et je pense que ça devrait être la dernière fois que nous le faisons.

Nous arrivons à un point où le nombre de portails Open Data devient de moins en moins pertinent. Ouvrir davantage de portails ne permettra pas à l’Open Data de se déployer davantage. Ce qui va nous permettre de nous déployer sera d’établir des structures de données communes leur permettant de fonctionner transversalement aux juridictions. Le seul format de données de gouvernance ouverte largement utilisé concerne les données de transport urbain qui, parce qu’elles ont été standardisées par le GTFS, sont désormais disponibles à travers des centaines de juridictions. Cette standardisation a non seulement poussé les données dans Google Maps (générant des millions d’utilisations quotidiennes) mais a également conduit à une explosion d’applications de transports urbains dans le monde. Des standards communs nous permettront de nous déployer. Nous ne pouvons pas l’oublier.

Arrêtons donc de faire la comptabilité des portails Open Data, commençons plutôt à dresser la liste des jeux de données qui adhèrent à des schémas communs. Étant donné que l’Open Data est regardé de plus en plus favorablement par les gouvernements, la création de ces schémas est actuellement, à mon sens, le défi majeur du mouvement Open Data.

3. Élargir le mouvement

Je suis impressionné par les centaines et les centaines de personnes présentes ici à l’Open Data Camp à Varsovie. C’est vraiment sympa de pouvoir reconnaître autant de visages, le problème c’est que je peux reconnaître trop de visages. Nous devons faire grandir le mouvement. Il existe un risque que nous devenions complaisants, que nous nous réjouissions du mouvement que nous avons créé et, encore plus, de notre rôle en son sein. Si cela devait arriver, nous aurions un problème. Malgré nos succès, nous sommes loin d’avoir atteint une masse critique.

La question simple que je nous pose c’est : où sont United Way, Google, Microsoft, l’Armée du salut, Oxfam et Greenpeace ? Nous saurons que nous sommes en train de progresser lorsque des entreprises – grandes et petites – tout autant que des associations sans but lucratif, commenceront à comprendre combien les données de gouvernance ouverte peuvent rendre le monde meilleur et voudront ainsi nous aider à faire progresser la cause.

Chacun de nous se doit maintenant d’aller engager la discussion avec ces types d’organisations et les aider à se figurer ce nouveau monde et son potentiel à faire de l’argent et à faire progresser leurs propres problématiques. Plus nous parviendrons à nous inscrire dans les réseaux des autres, plus nous recruterons des alliés et plus forts nous serons.


Article original paru sur le blog de David Eaves sous le titre The State of Open Data 2011
Photo via FlickR Dan Slee [cc-by-nc] et Sebastiaan ter Burg [cc-by-sa] remixées par Ophelia Noor /-)
Traduction : Nicolas Patte



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Occuper Wall Street et son esprit http://owni.fr/2011/10/07/rentrer-dans-la-finance/ http://owni.fr/2011/10/07/rentrer-dans-la-finance/#comments Fri, 07 Oct 2011 21:22:13 +0000 mckenzie wark http://owni.fr/?p=82663 L’occupation n’a en réalité pas lieu à Wall Street. Il y a bien une rue qui porte le nom de Wall Street à Manhattan, mais Wall Street représente ici un concept, une abstraction. L’occupation en cours consiste donc à s’emparer d’une petite place (quasi) publique dans les environs de Wall Street, dans le quartier financier, et à en faire une sorte d’allégorie.

Contre cette abstraction qu’est Wall Street, l’occupation propose une autre histoire, peut-être non moins abstraite.

L’abstraction que représente Wall Street comporte un double aspect. D’un côté, Wall Street renvoie à un certain type du pouvoir, un oligopole d’institutions financières qui retire à chacun de nous une rente sans que nous en ayons jamais retiré grand chose. Le slogan du vieux complexe militaro-industriel était “ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique”. Aujourd’hui, le slogan de cette classe de rentiers est : “Ce qui est bon pour Goldman Sachs ne te regarde pas!”.

La classe des rentiers est un oligopole à côté duquel les aristocrates français du XVIIIe siècle passent pour des gestionnaires bien organisés et sérieux. Si l’on en croit leur porte-parole, la classe des rentiers est une espèce si délicate qu’elle ne se lève pas le matin pour moins de 1000 dollars la journée. Leur constitution est si sensible qu’à la moindre remarque désobligeante, ils vont prendre leur argent et bouder dans un coin. Pour couronner le tout, ils ont si mal géré leurs affaires qu’une énorme quantité d’argent public a été nécessaire pour maintenir leur business.

L’abstraction que constitue Wall Street correspond aussi à quelque chose d’autre, une forme inhumaine de pouvoir qui affecterait quiconque foule le sol du quartier financier. Qualifions ce pouvoir de vectoriel. C’est une combinaison de fibre optique et d’un nombre impressionnant d’ordinateurs. Une immense proportion de l’argent en circulation dans le monde est échangée au moment même où vous lisez ces lignes. Les ingénieurs pensent maintenant sérieusement à réaliser ces transactions à la vitesse de la lumière. Dans cette acception abstraite, Wall Street renvoie à de nouveaux robots suzerains, sauf qu’ils ne viennent pas de l’espace.

Un refus de revendications

Comment occuper une abstraction ? Peut-être uniquement avec une autre abstraction. Occupy Wall Street s’est emparé d’un jardin plus ou moins public niché au milieu des tours du centre-ville, pas trop loin du site du World Trade Center, et y a installé un camp. C’est une occupation qui n’a presque aucune exigence. A sa base se trouve une idée : et si les gens se rassemblaient et trouvaient un moyen de structurer un débat qui pourrait lui-même aboutir à une meilleure façon de faire tourner le monde ? Pourraient-ils de toute façon faire pire qu’aujourd’hui, sous les efforts combinés du Wall Street comme classe rentière et du Wall Street des vecteurs informatisés, qui échangent des actifs incorporels.

Ce qui manque, c’est la politique elle-même.

Certains observateurs ont interprété l’humilité de cette exigence comme une faiblesse de la part d’Occupy Wall Street. Ces derniers veulent une liste de revendications, et ils n’hésitent pas à en proposer. Mais peut-être que le meilleur aspect d’Occupy Wall Street est sa réticence à faire des demandes. Ce qui reste de la pseudo-politique aux États-Unis est remplie d’exigences. Réduire la dette, couper les impôts, abolir les régulations. Personne ne prend plus la peine ne serait-ce que de justifier tout cela. C’est quelque part admis que seul ce qui importe à la classe des rentiers compte.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce n’est pas tellement que les rentiers achètent les politiciens aux États-Unis. Pourquoi s’ennuyer quand on peut louer leur service ? Dans ce contexte, l’élément le plus intéressant d’Occupy Wall Street est l’idée que ce qui manque n’est pas les exigences, mais le processus. Ce qui manque, c’est la politique elle-même. Cela peut paraître contre-intuitif, mais il n’y a vraiment pas de politique aux États-Unis. Il y a de l’exploitation, de l’oppression, des inégalités, de la violence et des rumeurs laissent entendre qu’il y aurait encore un État. Mais il n’y pas de politique. Il y a seulement un semblant de politique. Des professionnels qui louent leur influence pour favoriser leurs intérêts. L’État n’est même plus capable de négocier pour les intérêts communs à la classe dominante.

La “politique d’en-bas” est aussi stimulée. Le Tea Party réalise vraiment une excellente campagne marketing. C’est un moyen de rendre attractive les exigences de la vieille classe des rentiers – au moins pour un temps. Comme la malbouffe, ça semble délicieux jusqu’à ce que commence l’indigestion. C’est le ”Contract on America, its Compassionate Conservatism”, mais avec de nouveaux ingrédients ! Le Tea Party a rencontré un certain succès. Mais on ne peut pas tromper tout le monde, tout le temps, et sans doute une nouvelle campagne marketing attend son heure, pour le moment où ça s’essoufflera.

Le génie de l’occupation est simplement de suggérer qu’il peut y avoir une forme de politique qui permet aux gens de se rencontrer, de proposer et de négocier. Cette idée renvoie à l’immense absence au centre de la vie des américains : une nation entière, un empire même, sans politique.

Contre une abstraction, une autre abstraction

Wall Street est le nom d’une abstraction qui a un double sens : une classe de rentiers qui utilise un pouvoir vectoriel pour contrôler les ressources et qui contourne dans le même temps le processus politique dont le rôle minimum serait de prendre en compte les intérêts du peuple. Contre cela, l’occupation propose une autre abstraction, et celle-ci a également un double aspect.

D’un côté, il s’agit de quelque chose de physique : une occupation d’espace. Cela a perturbé la police de New-York (NYPD), qui y a répondu par des tactiques maladroites. La police ne sait tout simplement que faire face à cette occupation pacifique et satisfaite de faire du camping, mais qui déborde sur le week-end de milliers de personnes. Il existe un danger pour que cela déborde également sur le NYPD et ses arrestations foireuses ou leur gestion incompétente de la foule.

Il est possible que Occupy Wall Street effraye un peu les rentiers. Non pas que quelques anarchistes leur posent problème, mais il sont inquiets de la possibilité même d’un enchainement d’évènements qui pourrait résulter de cette action hautement symbolique. En l’absence d’une compétence réelle en ce qui concerne la croissance et l’affinement d’une économie politique, la classe des rentiers a fondamentalement décidé de piller et de mettre à sac ce qui reste des États-Unis. Et au diable les conséquences. Ils ne souhaitent simplement pas être pris en flagrant délit.

L’occupation d’un petit square au centre de New-York n’a guère d’impact sur le pouvoir du vecteur. Cela ne gène même pas le personnel des bureaux alentours, mais l’occupation physique est liée à une occupation plus abstraite, et la seule éventualité que cela puisse se répandre dérange la fragile stabilité des rentiers.

L’occupation empiète sur le pouvoir du vecteur

L’occupation s’étend jusqu’au monde intangible du vecteur, mais pas de la même manière que Wall Street. Le flic qui a été assez stupide pour avoir utilisé du gaz lacrymogène sur des femmes bloquées par un filet, a été identifié par des hackers et son identité a été publiée sur Internet très rapidement. L’incident du pont de Brooklyn, durant lequel la police a laissé les gens envahir la chaussée pour ensuite les arrêter, se retrouve sur Internet. L’occupation est également une occupation des médias sociaux.

Les soi-disant médias grand public ne savent pas comment traiter le sujet. Le formalisme avec lequel l’information générale est traitée est tellement baroque que les diffuseurs en viennent à se demander si l’occupation participe bien de l’”actualité”. Il n’y a pas de communiquant désigné. L’occupation ne bénéficie pas de publicité ni de visibilité. Il n’y a même pas de porte-parole people. Comment cela peut-il être traité en tant qu’actualité ? L’occupation a révélé la pauvreté journalistique en Amérique. Cela est, en soi, une information.

Transférez !

L’abstraction, c’est que l’occupation est double : une occupation de l’espace, quelque part près de Wall Street, et une occupation d’un média social avec des slogans, des images, des vidéos et des histoires.  Keep On Forwarding! (Continuez à transférer!) ne serait pas un si mauvais slogan. Sans même parler de la nécessité de créer un vrai langage politique dans le champ des médias sociaux. Les entreprises qui les possèdent en retireront quand même une rente – il n’y a pas grand chose à faire à cela – mais au moins l’espace peut être occupé par autre chose que de mignons petits chats.

Alors que les intellectuels ont pris l’habitude de parler de La Politique, l’occupation a entrepris de créer une politique avec un petit P qui est abstraite et prosaïque en même temps. Ce n’est pas un hasard si tout a commencé avec ceux que l’on pourrait définir au sens large comme ”anarchistes”. Ils ont travaillé sur la théorie et la pratique pour quelques temps. Le mouvement ouvrier organisé a commencé à y prêter attention quand il devenu évident que ni la police ni les intempéries ne dissuaderaient les anarchistes et ceux qui les suivaient. C’est un peu comme si les travailleurs organisés s’étaient réveillés un matin, avaient vu que l’occupation continuait et s’étaient dit : “Je dois les suivre parce que je suis le leader !”. C’est mieux de récupérer des membres déjà syndiqués dans les lieux de travail, ce qui semble d’ailleurs être la stratégie principale des syndicats.

A ce jour, ce qu’il se passe ici est ce que j’appellerais un étrange événement médiatique mondial. C’est un événement dans la mesure où personne ne peut prédire la suite. C’est un événement médiatique en ce que son destin est lié à l’occupation à la fois de la place Zucotti et des médias. C’est un événement médiatique mondial au moins depuis que la police de New-York a arrêté des gens sur le pont de Brooklyn conférant ainsi à l’occupation une immense publicité gratuit (merci les gars!). C’est un étrange événement médiatique mondial : des éléments sans précédent qui nous sortent de l’ennui du quotidien et de toutes ces choses qui sont généralement contrôlées et pacifiées.

Par exemple, les observateurs s’enferment dans des débats, tentant de savoir s’il s’agit ou non d’un mouvement social. C’est une occupation. C’est dans le titre, au cas où vous l’auriez manqué: “Occupy Wall Street”. Ceux qui y ont prêté attention remarqueront qu’elle fait partie d’une vague mondiale plus large d’anarchistes qui ont inspiré les occupations, grandes et petites. Ma propre université, la New School for Social Research, a été occupée, bien que brièvement, en 2008. C’est une tactique qui a été essayée et affinée depuis quelques années.

Une occupation est conceptuellement l’opposition d’un mouvement. Un mouvement dont le but en est la cohérence, mais qui utilise l’espace comme un espace pour ses troupes. Une occupation ne conditionne pas son sens à ses limites spatiales, mais choisit des espaces significatifs ayant une résonance signifiante dans le terrain abstrait de la géographie symbolique.

Une des raisons pour lesquelles tout fonctionne est que cela ne reproduit pas ce que font les mouvements sociaux, au moins jusqu’à maintenant. C’est aussi loin de la Politique que certains intellectuels veulent bien le dire, mais également différent de la politique du Forum Social ces dernières années. Pour ceux qui veulent une théorie pour aller avec la pratique, il faut se tourner vers autre chose que Negri ou Badizek. Il n’y a pas de multitude, pas d’avant-garde.

Si l’occupation est un peu déroutante pour nous autres intellectuels, imaginez notre pauvre maire milliardaire ! Bloomberg a suggéré que l’occupation incommodait le banquier moyen qui se bat pour s’en sortir avec seulement 40 à 50 000 dollars par an. Le revenu du foyer moyen de mon quartier, qui est plutôt confortable, est juste au-dessous de 40 000 dollars par an – et c’est le revenu d’un foyer. Il est peu probable que la ligne du ”pauvres banquiers !” engrange beaucoup de sympathie.

Comment ça va tourner, personne ne le sait. C’est comme ça lorsque se déroulent “d’étranges événements médiatiques mondiaux”… C’est une épreuve de volonté. La police de New-York n’est pas vraiment disposée à employer massivement la force par peur qu’elle se révèle contre-productif. Il pourrait bien y avoir quelques personnes – anarchistes ou pas- prêtes à se faire arrêter. Cela pourrait provoquer un soutien populaire considérable. Pour une fois, la cible de la mobilisation est globalement méprisée par tout ceux qui n’en bénéficient pas. La clé est de rester concentré sur l’abstraction que constituent Wall Street et les effets pervers qu’à peu près tout le monde ressent dans sa vie de tous les jours.


Article initialement publié sur VersoBooks


Crédits photos: Flickr CC eqqman, david_shankbone, karathepirate

Image de Une CC Flickr Paternité david_shankbone

Retrouvez le dossier complet :

La cote de la révolte
Une lumière crue dans la nuit de la finance

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Censure des médias sociaux: éléments pour une sociologie des émeutes britanniques http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/ http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/#comments Fri, 19 Aug 2011 09:35:05 +0000 Antonio A. Casilli et Paola Tubaro http://owni.fr/?p=76485 Les liens de cet article sont en anglais.

Oh, sublime hypocrisie des médias traditionnels européens ! Les mêmes technologies, glorifiées pendant le “Printemps arabe” pour avoir fait chuter à elles seules des dictateurs, sont maintenant au cœur d’une panique morale sans précédent pour avoir soi-disant alimenté les émeutes britanniques d’août 2011. Dans un récent article, Christian Fuchs affirme avec justesse :

Même la BBC s’est mise, le 9 août, à adopter un discours diabolisant sur les réseaux sociaux et à parler du pouvoir qu’ils ont à rassembler pas cinq, mais 200 personnes pour former un « gang » d’émeutiers [rioting « mob »]. Les médias et les politiques ont donné l’impression que les émeutes avaient été orchestrées par des « gangs Twitter » [« Twitter mobs »], des « gangs Facebook », et des « gangs Blackberry ». Après avoir parlé de « révolutions Twitter » et de « révolutions Facebook » il y a quelques mois en Egypte et en Tunisie, on entend aujourd’hui parler des « gangs des réseaux sociaux » au Royaume-Uni. Comment considérer ces déclarations ?

Et puis, comme d’habitude dans les moments de paniques morales, les appels à la régulation des technologies se font entendre. Le 10 août, le Daily Express écrivait: « On pense que les pillards et les casseurs ont communiqué avec d’autres fauteurs de trouble via le service BlackBerry Messenger (BBM), les prévenant des lieux des émeutes et incitant à plus de violence. L’écrivain spécialiste des technologies Mike Butcher a dit qu’il était incroyable que le service n’ait pas déjà été fermé. Il a affirmé : « les téléphones mobiles se sont transformés en armes. C’est comme de l’envoi de texto sous stéroïdes – »

Oh, le raffinement exquis de l’art ancestral du deux poids deux mesures! La même presse conservatrice qui s’indignait de la censure des communications en ligne par les dictateurs en appelle désormais à la suppression pure et simple de pans entiers des réseaux de télécommunication – comme le montre ce papier du Daily Mail.

Le fait est que la panique morale au sujet des réseaux sociaux est le reflet spéculaire de l’enthousiasme aveugle pour ces mêmes technologies. Tous deux émergent du même déterminisme technologique qui acclame les nouveaux gimmicks et buzzwords pour gommer les motivations économiques et sociales des émeutes. Ceci dit, que pouvons-nous, en tant que sociologues, dire du rôle des médias sociaux et de la manière dont ils auraient aidé, voire encouragé la propagation du conflit politique ? Très peu en réalité, dans la mesure où nous n’avons pas de données concernant l’utilisation réelle des réseaux sociaux pendant les émeutes. Il faudrait des mois pour rassembler ces données – et qui peut attendre si longtemps dans un environnement médiatique qui recrache des analyses bâclées à longueur de journée ?

La meilleure approche est plus innovante et repose sur la simulation sociale. Il s’agit d’une nouvelle méthodologie qui compare des scénarios sociaux alternatifs générés par ordinateur pour définir quelles sont les variables qui entrent en jeu lors de procédés sociaux spécifiques . L’une de ces variables est l’utilisation des réseaux sociaux pour organiser des flash mobs afin de prendre connaissance du terrain où les soulèvements urbains ont lieu. Nous voulons démontrer que plus nous réprimons et censurons les médias sociaux face à une situation de troubles publics, plus la situation se dégrade pour tout le monde dans une société donnée.

Le modèle de violence civile d’Epstein (revisité)

Cela fait maintenant une dizaine d’années que des sociologues modélisent la violence civile grâce à la simulation multi-agents. Une contribution majeure – sur laquelle nous bâtissons notre modèle – a été faite par Josh Epstein dans un article de 2002.

Les simulations multi-agents sont comme des jeux définis par des règles très simples – mais qui donnent des résultats complexes. En l’occurrence, ce modèle décrit une société où il n’y a qu’un seul type d’agent social (représenté par les cercles dans la figure 1). (Avant de vous insurger contre une simplification excessive, demandez-vous si vous vous sentez plus à l’aise avec la caractérisation politique que les médias conservateurs ont véhiculé ces derniers jours, pour laquelle il y a deux types de citoyens : les « pillards » d’un côté et « ceux qui sont prêts à défendre leur communauté » de l’autre. Au moins, l’agent social standard d’Epstein nous rappelle que tout le monde peut devenir un pillard selon la situation).

L’attitude de l’agent est influencée par plusieurs variables. La première est le niveau de mécontentement politique propre à l’agent (la «doléance », indiquée en vert plus ou moins sombre sur la figure 1). Cela peut conduire cette personne à abandonner son calme habituel pour devenir un protestataire actif (les cercles rouges sur la figure 1). Mais la décision de passer à l’action – que ce soit pour se lancer dans des pillages sauvages ou pour brûler le Parlement et renverser le gouvernement – est conditionnée par l’environnement social de l’agent (« voisinage »). L’agent peut-il détecter la présence de la police dans les environs (les triangles bleus dans la figure 1) ? Si la réponse à cette question est non, il rentrera en action. Si la réponse est oui, une autre question est soulevée : la présence policière est-elle contrebalancée par un nombre suffisant de citoyens protestant activement ? Si la réponse à cette question est oui, alors l’agent entre en action. Parfois, de manière complètement aléatoire, un citoyen est arrêté par la police et envoyé en prison pour une période de temps donnée (les cercles noirs dans la figure 1). (Encore une fois, si vous vous émerveillez devant la simplicité de cette règle, gardez à l’esprit combien il est compliqué pour la police anglaise de discerner qui fait quoi dans une émeute – et combien des arrestations de ces derniers paraîtront finalement arbitraires.)

Le modèle prend bien entendu en compte d’autres facteurs atténuants, tels que le risque perçu d’être arrêté et la légitimité du gouvernement. Et bien sûr, il y a la possibilité de se déplacer d’un endroit à un autre pour unir ses forces à d’autres protestataires et causer des dégâts. Nous reviendrons sur ce point parce qu’il apparaît comme déterminant dans l’utilisation des réseaux sociaux.
Le principal résultat du modèle d’Epstein est que, dans une situation type, la violence civile ne ressemble pas à un processus linéaire. La vision naïve, selon laquelle le conflit politique est un processus cumulatif où la confrontation s’intensifie jusqu’à ce que le gouvernement s’écroule, est fallacieuse. L’agitation civile ou politique est ce qu’Epstein appelle « l’équilibre ponctué ». De longues périodes de stabilité où la rébellion est latente sont suivies par des crises soudaines et violentes.

Il y a une autre variable qui est, à nos yeux, cruciale pour comprendre l’utilisation des réseaux sociaux dans la création de flash mobs, utilisés en situation de violence civile : cette variable est appelée « vision » dans le modèle d’Epstein. La vision est l’habilité qu’un agent à analyser son environnement pour y trouver des signes de policiers ou de protestataires. Plus la vision est élevée, plus la portée de l’agent est étendue.

Ce que nous avons fait ici c’est de modifier les conséquences de la variable « vision ». Dans le modèle original, les agents et les officiers de police se déplacent de manière aléatoire dans des lieux situés dans leur champs de vision. Nous avons introduit une nouvelle règle selon laquelle les agents se déplacent dans leur champs de vision dans des endroits entourés d’un maximum de protestataires. Le résultat de la simulation modifiée (si vous souhaitez télécharger le code, il vous suffit de cliquer ici) est en accord avec l’utilisation tactique des technologies mobiles par les protestataires, afin d’avoir un avantage cognitif sur les forces de police et pour mieux connaître le terrain, ses ressources et ses éventuels points faibles.

Ce simple changement simule l’attitude d’individus impliqués dans des troubles civils, utilisant BBM ou Twitter pour détecter et converger vers des points chauds.

Si la valeur de la variable « vision » est forte (comme dans une situation où les outils de réseaux sociaux sont répandus et ne sont pas censurés), chaque agent est complètement informé sur tout ce qui se passe, même dans des lieux reculés. Si la communication sociale est censurée, la valeur de la « vision » est plus basse, et les agents n’ont qu’une connaissance partielle, ou non-existante, de leur environnement et se déplacent de manière aléatoire.

La censure sur Internet : une source de forte violence continue

Notre logiciel de simulation reproduit le fonctionnement d’un certain système social (disons par exemple une ville comme Londres) sur une durée considérable (dans notre cas 1000 étapes-temps, « time steps »), avec les différentes valeurs du paramètre « vision », ceteris paribus (c’est-à-dire, toutes choses égales par ailleurs – cf. Table 2 de l’annexe 1 à la fin de ce post). En testant le modèle à plusieurs reprises et en générant des scénarios alternatifs, nous observons les valeurs plus ou moins hautes de la variable « vision » – indiquant les effets d’un changement du niveau de censure.

Observons les résultats dans la Figure 3 :

Comme nous pouvons le voir, différentes valeurs de la variable « vision » génèrent différents modèles d’agitation civile ou émeute à travers le temps. Tous les scénarios montrent une crise initiale – plus ou moins ce dont nous avons été témoins ces derniers jours. Ce qui se passe ensuite dépend du niveau de censure imposé par le gouvernement. Dans le cas d’une censure complète (vision = 0) le niveau de violence reste à son maximum indéfiniment. Souvenez-vous de la tentative du régime de Moubarak de couper Internet en Egypte en janvier 2011 – et rappelez-vous des conséquences sur la montée de la violence dans le pays, et finalement sur le régime lui-même… Les autres cas correspondent à de moins en moins de censure. Les valeurs comprises entre 1 (une censure presque totale) et 9 (presque pas de censure) correspondent à différents niveaux d’agitation prolongée : plus la censure est forte, plus le niveau de violence endémique est élevé sur la durée (la droite de régression représentée par les lignes noires sur la figure 3).

Le dernier cas, qui correspond à une « vision » parfaite des agents sociaux (et donc pas de censure du tout), mérite qu’on s’y attarde un peu plus. Apparemment cette situation est caractérisée par des éruptions de violence incessantes, avec des pics d’activité qui sont encore plus significatifs que dans les autres cas. Pourtant, sur la durée, la tendance générale liée à la violence (la ligne noire) reste basse. En outre, si l’on souhaite mesurer l’importance des éruptions de violence, regarder les pics d’activité n’est pas suffisant. Observer les intervalles de temps entre les crises, la durée des crises et le niveau de « paix sociale » entre les crises, nous permet de découvrir que ce scénario est en réalité le meilleur pour tout le monde. En l’absence de censure, les agents protestent, parfois violemment, mais ils sont capables de retourner à des situations calmes (ligne verte dans la figure 4) lorsque l’agitation sociale est interrompue.

C’est le seul scénario où la protestation redescend à zéro pendant des périodes de temps étendues et répétées (cf. Table 1 dans l’annexe 1 à la fin du post) : précisément ce que Epstein décrit comme « l’équilibre ponctué » dans son modèle initial de violence civile. Et même si ça ne semble pas correspondre à nos plus beaux rêves d’harmonie sociale, il s’agit quand même d’une situation où les citoyens sont libres d’exprimer leurs dissensions sur les médias sociaux, de coordonner leurs efforts et d’agir en fonction – bien que de manière conflictuelle – tout en profitant d’un plus haut niveau de calme sur la durée (voir la figure 5).

En l’absence de censure en ligne, les agents sociaux ont une « vision » de 10 correspondant aux niveaux les plus bas de violence sur la durée.

Quelques remarques pour conclure

Ça n’est pas notre rôle de juger les politiciens et l’autorité policière lorsqu’ils désapprouvent les « justifications sociologiques » des émeutes au Royaume-Uni ou lorsqu’ils réduisent les sciences sociales à – au mieux – un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir en temps d’agitation. Leur position qui se résume à agir d’abord et réfléchir ensuite, même si elle peut être motivée par de bonnes intentions, peut mener à des choix politiques malavisés – comme c’est le cas pour la censure sur Internet que nous avons choisi de traiter ici.

Bien entendu, d’autres facteurs doivent être pris en compte pour utiliser un modèle sur la violence civile inspiré d’Epstein. Comme le montre un récent papier de Klemens et al. (2010) les éruptions de violences sont plus probables lorsque qu’il y a une augmentation des privations (la récente crise financière semble bien entrer en compte ici). La violence civile est aussi influencée par la perte de légitimité du gouvernement – ce qui, dans ce cas, semble cohérent avec les coupes budgétaires impopulaires dont David Cameron a fait la promotion. Sans parler du récent scandale sur les écoutes téléphoniques de News of the World. Enfin, les éruptions de violence sont moins probables lorsque les capacités répressives augmentent.

Ce qui ne correspond pas à l’argument naïf selon lequel « ce dont nous avons besoin c’est de plus de policiers » – et qui est habituellement utilisé en temps de troubles civils. La capacité répressive, dans le cas des émeutes britanniques, renvoie à l’adaptation des procédures de police pour compenser l’avantage tactique clair dont disposaient les émeutiers pendant les premiers jours d’août – un avantage qui semblait consistant avec l’augmentation du niveau de la variable « vision » et la connaissance du terrain permise par les communications mobiles. La présence accrue de la Metropolitan Police et les initiatives des forces de l’ordre sur Facebook, Flickr et les Googlegroups peut vraiment permettre la limitation des poussées de violence en réduisant l’avantage communicationnel des émeutiers.

D’autres études ont utilisé la simulation sociale pour étudier la censure dans des situations de violences civiles. Garlick et Chli (2009), par exemple, montrent que restreindre la communication sociale apaise des sociétés en révolte, mais a l’effet opposé sur des sociétés stables. Notre intention est de montrer que le choix de ne pas restreindre les communications sociales est une décision judicieuse en l’absence d’indicateurs solides sur le niveau de rébellion d’une société donnée.

Nous avons essayé de démontrer que, même en l’absence de données empiriques, les sciences sociales peuvent toujours nous aider à interpréter la façon dont un facteur social entre en jeu, et peut-être éviter de renoncer à nos valeurs démocratiques et à la liberté d’expression pour un sentiment de sécurité illusoire.

Annexes


Article conjointement publié sur les blogs respectifs d’Antonio A. Casilli et de Paola Tubaro

Illustration: Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commerciale gothick_matt

Traduction: Marie Telling

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http://owni.fr/2011/08/19/censure-reseaux-sociaux-londres-cameron-ukriots/feed/ 30
Recherche sérendipité désespérement [3/3] http://owni.fr/2011/08/15/recherche-serendipite-desesperement-urbanisme/ http://owni.fr/2011/08/15/recherche-serendipite-desesperement-urbanisme/#comments Mon, 15 Aug 2011 08:35:28 +0000 Ethan Zuckerman http://owni.fr/?p=76265 Suite et fin de l’article d’Ethan Zuckerman autour du concept de sérendipité, qui peut être définie comme la capacité à découvrir des choses par hasard. Après s’être attardé dans la première partie sur les liens entre urbanité et sérendipité, et avoir analysé dans la seconde partie la manière dont nous cherchons l’information en ligne, l’auteur explore ici les diverses façons de découvrir une ville en valorisant la sérendipité et s’interroge sur comment s’en inspirer sur le Web.

Les liens de cet article sont en anglais.


L’urbanisme au service de la sérendipité

Si nous voulons créer des espaces en ligne qui encouragent la sérendipité, nous devons commencer par nous inspirer des villes. Au début des années 1960, une bataille virulente a éclaté au sujet du futur de New York City. À l’origine le débat s’est concentré sur le Lower Manhattan Expressway, un projet d’autoroute suspendue à dix voies qui aurait connecté le Holland Tunnel aux ponts de Manhattan et de Williamsburg . Les plans de l’autoroute prévoyaient la démolition de 14 blocks le long de Broome Street dans Little Italy et Soho, délogeant à peu près 2 000 familles et 800 commerces.

Le principal avocat du projet était Robert Moses, urbaniste à l’influence légendaire à l’origine d’une grande partie du système autoroutier new-yorkais. En face, son adversaire la plus virulente Jane Jacobs était une activiste, auteure et, en 1962, la présidente du « Joint Committee to Stop the Lower Manhattan Expressway » . Broome Street doit sa survie à Jacobs. Mais de son travail contre Moses est aussi né un chef-d’oeuvre : The Death and Life of Great American Cities , à la fois une critique de la planification urbaine rationaliste et un manifeste pour la préservation et la conception de communautés urbaines vivantes.

Dans ses critiques de la planification urbaine, Jacobs se demande pour qui, des gens ou des automobiles, la ville doit être conçue. Elle pointe du doigt l’indifférence de Moses envers les individus qu’il souhaitait déplacer. Un cadre d’analyse moins biaisé serait de considérer que Moses avait adopté un point de vue global et aérien de la planification urbaine, alors que celui de Jacobs se plaçait au niveau des piétons et de la rue. Pour Moses, l’un des défis importants de la ville est de permettre aux habitants de se déplacer rapidement de leur domicile de banlieue jusqu’au quartier d’affaires du centre ville, puis de nouveau vers l’extérieur et le « collier » de parcs qu’il avait laborieusement fait construire dans les quartiers excentrés.

Le principe de la séparation des tâches – avec des quartiers résidentiels séparés des quartiers d’affaires, eux-mêmes séparés des zones de loisirs – était un élément majeur de la critique de Jacobs. Ce sont les rencontres hasardeuses que l’on fait dans la rue, et qu’a observées Jacobs à Greenwich Village, qui rendent une ville vivable, créative, vivante et finalement sûre. Dans les quartiers aux blocks peu étendus, où les piétons sont les bienvenus et où l’on trouve un mélange d’éléments résidentiels, commerciaux ou récréatifs, on retrouve une vitalité largement absente des quartiers exclusivement résidentiels ou des centres d’affaires qui se vident une fois les bureaux fermés. Cette vitalité vient de la possibilité pour des individus utilisant le quartier pour différentes raisons de se rencontrer par hasard.

La vision de Jacobs de ce qu’est une ville vivable a été très influente sur l’urbanisme depuis le début des années 1980, avec la montée du « New Urbanism » et le mouvement des villes pensées pour les piétons. Ces villes – et Vancouver où se déroule notre conférence en est un très bon exemple – ont tendance à favoriser les transports en commun plutôt que les voitures et créent des espaces qui encouragent les gens à se mélanger et à interagir, dans des quartiers multi-usages et des rues commerçantes adaptées aux piétons. Comme l’explique l’urbaniste David Walters, ces villes sont étudiées pour faciliter les rencontres et les mélanges entre les individus :

Les rencontres fortuites dans les espaces partagés sont le cœur de la vie en communauté, et si les espaces urbains sont mal conçus, les gens les traverseront aussi vite que possible.

S’il y a bien un principe général dans la conception des rues, c’est d’organiser l’espace pour minimiser l’isolation. Les villes pensées pour les piétons font qu’il est plus difficile de s’isoler dans sa maison ou dans sa voiture, et plus facile d’interagir dans les espaces publics. Ce procédé demande de faire un compromis – pouvoir garer sa voiture devant chez soi est pratique, mais les villes pensées pour les piétons nous recommandent d’être méfiants devant trop de commodité. Les quartiers célébrés par Jacobs ne sont certainement pas les plus efficaces lorsqu’il s’agit de se déplacer rapidement et de manière autonome. La vitalité et l’efficacité ne sont peut-être pas diamétralement opposées mais des tensions peuvent apparaître entre ces deux forces.

Les décisions politiques derrière les réseaux sociaux

Les villes incarnent les décisions politiques prises par ceux qui les ont conçues. C’est aussi le cas des espaces en ligne. Mais les urbanistes ont tendance à afficher leurs intentions avec plus de transparence. Ils déclareront leur volonté de créer une ville pensée pour les piétons parce qu’ils estiment qu’une utilisation accrue de l’espace public améliore le civisme.

Et, dans le meilleur des cas, les urbanistes font des essais pour voir ce qui fonctionne et font part des échecs quand ils surviennent – par exemple, l’utilisation obstinée de la voiture dans des villes qui ont été pensées pour les piétons. Il est bien plus difficile de demander aux architectes à l’origine de Facebook ou Foursquare d’expliquer les attitudes qu’ils essaient de favoriser et les croyances politiques qui sous-tendent leurs décisions.

Je pense que beaucoup de ceux qui conçoivent des espaces en ligne essaient d’augmenter l’exposition à plusieurs niveaux d’informations et de cultiver la sérendipité. Mais je m’inquiète aussi de la difficulté à accomplir cela. Un urbaniste qui veut modifier une structure est contraint par une matrice de forces : un désir de préserver l’histoire, les besoins et les intérêts des commerces et des résidents des communautés existantes, les coûts associés à l’exécution de nouveaux projets. Le progrès est lent, et en résulte une riche histoire des villes que nous pouvons étudier pour voir comment les citoyens, les architectes et les urbanistes précédents ont résolu certains problèmes.
Nous pouvons imaginer le futur de Lagos en parcourant les rues de Boston ou de Rome.

Pour ceux qui planifient le futur de Facebook, il est difficile d’étudier ce qui a été un succès ou un échec pour MySpace, en partie parce que l’exode de ses utilisateurs vers Facebook transforme peu à peu le site en ville fantôme. Il est encore plus compliqué d’étudier des communautés plus anciennes comme LambdaMOO ou Usenet, qui date du début des années 1980. Je suis souvent nostalgique de Tripod, le réseau social que j’avais aidé à construire à la fin des années 1990.

L’admirable site Internet Archive comprend plusieurs douzaines de clichés des pages du site entre les années 1997 et 2000. Ils offrent un aperçu de l’évolution de l’allure du site, mais ne donnent pas d’idée du contenu créé par les 18 millions d’utilisateurs en 1998. Geocities, concurrent plus à succès de Tripod, a entièrement disparu du Web en 2010 – son héritage représente moins de 23 000 pages conservées et accessibles par la Wayback Machine, qui a finalement abandonné l’archivage en 2001 face à l’ampleur de la tâche.

Si l’on s’inspire des vraies villes plutôt que des villes numériques abandonnées, quelles leçons apprend-on ?
Le débat entre Jacobs et Moses nous suggère de faire attention aux architectures qui favorisent l’aspect pratique au dépend de la sérendipité. C’est l’inquiétude exprimée par Eli Pariser dans son – excellent – nouveau livre « The Filter Bubble ». Il s’inquiète pour notre expérience en ligne : entre la recherche personnalisée de Google et l’algorithme de Facebook qui détermine quelles informations de nos amis afficher, elle pourrait devienne de plus en plus isolée, empêchant les rencontres liées à la sérendipité. Les bulles de filtrage sont confortables, rassurantes et pratiques, elles nous donnent une marge de contrôle et nous isolent de la surprise. Ce sont des voitures, plutôt que des transports en commun ou des trottoirs animés.

De nouveaux filtres qui empêchent la sérendipité

Avec l’apparition des boutons « like/j’aime » de Facebook sur des sites tout autour du Web, nous commençons à voir une personnalisation apparaître même sur des sites très généraux comme le New York Times. J’ai toujours accès à tous les articles que je souhaite, mais je peux aussi voir quels articles mes amis ont aimé. Il n’est pas difficile d’imaginer un futur où les « like/j’aime » occuperont encore plus d’espaces d’information. Dans un futur proche je pense pouvoir obtenir un carte de Vancouver sur le Web et y voir apparaître les restaurants préférés de mes amis. (Je peux déjà utiliser Dopplr mais je m’attends à bientôt voir apparaître cette fonctionnalité sur Mapquest, voir même sur Google Maps.)

Ce scénario peut être aussi bien inquiétant qu’excitant. Ce qui fait la différence ici c’est de voir seulement les préférences de ses amis ou aussi celles des autres communautés. Comme le dit Eli, les filtres qui doivent vraiment nous inquiéter sont ceux qui sont obscurs sur leurs opérations et qui s’activent par défaut. Une carte de Vancouver recouverte des recommandations de mes amis est une chose ; une carte qui recommande des restaurants parce qu’ils ont payé pour avoir accès à cette publicité en est une autre complètement différente. La carte que je veux voir est celle qui me laisse parcourir non seulement les préférences de mes amis mais aussi les annotations de différents groupes : des visiteurs qui découvrent la ville, des natifs de Vancouver, des foodies, ou des touristes japonais, chinois ou coréens.

Lorsque nous parcourons une ville, nous rencontrons des milliers de signaux sur la façon dont les autres personnes utilisent l’espace. La foule qui attend de rentrer dans un bar et les tabourets vides dans un autre ; une aire de jeu avec terrain de basket très vivant, une autre remplie de mères avec des enfants en bas âge, une dernière remarquable pour ses bancs désertés. Les actions des individus inscrivent leurs intentions dans la ville. Le gazon récemment planté dans un parc sera bientôt parcouru de chemins, dessinés jusqu’à la terre par les pas des passants. Ces « lignes désirées » sont frustrantes pour les paysagistes, mais elles envoient des signaux précieux aux urbanistes. À savoir : d’où les gens viennent, vers où ils se dirigent et comment ils souhaitent utiliser l’espace.

Les espaces en ligne sont souvent si soucieux de me montrer comment mes amis occupent l’espace qu’ils masquent la façon dont les autres audiences l’utilisent. Dans les moments précédant les révolutions tunisiennes et égyptiennes, une quantité importante d’informations a été diffusée sur Facebook. Si vous n’aviez pas d’amis dans ces pays, et spécifiquement dans ces mouvements, ces activités vous étaient complètement inconnues. Il est possible de voir les sujets populaires sur Facebook pour une audience plus large que vos seuls amis. Le sommaire des « Pages » montre les stars, les groupes et les marques qui ont des centaines de milliers, voire des millions, de fans. Le parcourir offre un tour d’horizon assez fascinant des pages populaires aux Philippines, en Colombie, au Nigeria ou aux Etats-Unis et au Canada.

Facebook a donc des données sur ces « lignes désirées » mais il les enterre dans le site au lieu de les mettre en avant. Les « Trending Topics » de Twitter rendent ces « lignes désirées » visibles. Nous ne savons peut-être pas ce qu’est « Cala Boca Galvao » quand cela apparaît dans les « trending topics », ou nous ne nous intéressons pas au tag #welovebieber, mais nous avons au moins des indications sur les sujets importants pour ceux qui ne sont pas dans notre liste d’amis. Lorsque nous cliquons sur un tag inconnu sur Twitter ou lorsque nous explorons les annotations de quelqu’un sur une carte, nous choisissons de nous éloigner de notre chemin habituel.

Trouver un guide à ses errances

Les villes offrent plusieurs façons d’errer et permettent une position philosophique : celle du flâneur qui chérit l’errance et les possibilités qu’elle lui donne de rencontrer la ville. Je pense que deux formes d’errances structurées pourraient être très utiles pour errer dans les espaces en ligne.

Il y a quelques semaines, j’ai retrouvé un vieil ami pour un déjeuner à New York. Durant les 20 années qui se sont écoulées depuis notre dernière rencontre il est devenu une figure de premier plan du parti communiste américain (une organisation que je pensais disparue depuis la fin des années 1960). Alors que nous marchions du restaurant jusqu’à son bureau, en passant face au légendaire Chelsea Hotel, il a attiré mon attention sur des immeubles d’apparence ordinaire et m’a tout raconté sur les unions qui les avaient bâtis, la bataille autour des droits des locataires qui y avait eu lieu et sur les activistes communistes, socialistes et syndicalistes qui y avaient dormi, travaillé et fait la fête.

Notre marche longue de vingt blocks s’est transformée en tour personnalisé de la ville et en carte idiosyncratique qui m’a poussé à observer attentivement des bâtiments qui n’auraient normalement été qu’une partie du décor. Je l’ai supplié de transformer sa visité guidée de la ville en carte annotée ou en visite en podcast, tout ce qui pourrait permettre à une audience plus large de profiter de sa vision de la ville. J’espère qu’il le fera.

L’une des raisons pour lesquelles il est tellement utile d’être guidé dans ses errances est que cela révèle le maximum de la communauté. Savoir que Times Square est la destination new-yorkaise la plus populaire auprès des touristes peut servir pour l’éviter. Mais savoir où un chauffeur de taxi haïtien va pour manger de la soupe de chèvre est une indication utile sur l’endroit où l’on peut trouver la meilleure nourriture haïtienne. Vous ne savez pas si vous aimez la nourriture haïtienne ? Essayez les « maximum locaux » – les lieux les plus importants pour la communauté haïtienne – et vous trouverez une réponse à cette question assez vite. Il est peu probable que vous n’aimiez pas la cuisine parce qu’elle est mal préparée, puisqu’il s’agit de la destination favorite de la communauté – il est plus probable que vous n’aimiez tout simplement pas la soupe de chèvre. (Eh bien, ça en fera plus pour moi.) Si vous souhaitez explorer au delà des lieux appréciés par vos amis, et de ceux appréciés par le public en général, il vous faut trouver des guides assez éloignés de vous culturellement et qui connaissent la ville à leur façon.

Une autre façon d’errer dans une ville et de la considérer comme un plateau de jeu de société. Je suis moins susceptible d’explorer Vancouver en suivant une carte définie par un guide qu’en cherchant des geocaches. Dans un rayon de cinq kilomètres autour de ce centre de conférences, il y a 140 paquets cachés, chacun contenant un logbook où s’enregistrer et, probablement, des « mementos » à échanger avec d’autres joueurs. Pour un geocacher, c’est presque un impératif moral que de trouver autant de paquets que possible lorsque l’on visite une ville inconnue.

Ce processus va probablement vous emmener en dehors des sites touristiques de la ville, ne serait-ce que parce qu’il est difficile de cacher ces paquets dans des endroits si fréquentés. Au lieu de ça, vous découvrirez des coins oubliés, et souvent des lieux que la personne qui a caché le paquet voudra vous faire découvrir, parce qu’il s’agit d’endroits inattendus, historiques ou beaux. Geocaching est une forme à part entière d’annotation communautaire. Le but premier est de laisser sa signature sur le logbook de quelqu’un d’autre, mais un objectif plus profond est de nous encourager à explorer un lieu d’une manière inédite.

Des mécanismes ludiques pour (re)découvrir la ville

D’autres jeux établissent une connexion explicite entre l’exploration et l’expansion du capital civique. Le jeu SFO, fondé par un trio originaire de Chicago et transplanté à San Francisco, a été conçu pour encourager les joueurs à découvrir des choses qu’ils n’avaient jamais vues ou faites dans la ville, afin d’encourager l’exploration et l’autonomie. Le jeu nous invite à gagner des points en accomplissant des tâches, souvent absurdes, stupides ou surprenantes. On marque des points en documentant nos « praxis » et en postant des photos, des vidéos ou d’autres preuves de nos interventions.

Ce qui est vraiment excitant dans ce jeu, à mon avis, c’est le nombre de tâches conçues spécifiquement pour encourager les rencontres avec des lieux et des personnes inconnus – une épreuve nous pousse à convaincre des inconnus à nous inviter chez eux pour dîner. Les joueurs qui ont réussi cette épreuve racontent qu’elle était étonnamment facile et que leurs hôtes ont semblé apprécier cette rencontre inattendue autant que les joueurs. (Plus de réflexions sur SFO sur ce post de blog.)

Tous les jeux ne sont pas collectifs. Il y a plusieurs années, Jonathan Gold a créé un mécanisme ludique pour illustrer son exploration des restaurants de Pico Boulevard à Los Angeles. L’article sur cet expérience, intitulé L’année où j’ai mangé Pico Boulevard (The Year I Ate Pico Boulevard) offre un aperçu captivant de la diversité des nourritures ethniques accessibles en ville. Ce travail a permis à Gold de lancer sa colonne dans le Los Angels Weekly pour laquelle il a finalement remporté le prix Pulitzer, pour la première fois remis à un critique culinaire.

Je retrouve des mécanismes similaires dans le projet merveilleusement étrange intitulé International Death Metal Month, qui propose aux curateurs d’explorer YouTube pour trouver des groupes de death metal dans chacune des 195 nations reconnues par l’ONU. Le death metal du Botswana ne deviendra probablement pas votre tasse de thé, mais utiliser ses passions comme un objectif au travers duquel on voit le monde est une tactique cosmopolite célébrée par Anthony Bourdain ou Dhani Jones.

Il est risqué de trop utiliser ces métaphores géographiques. Même si les mécanismes de jeu sont attrayants et l’intervention de curateurs fascinante, aller du Bronx jusqu’à Staten Island demande toujours du temps. L’espace numérique offre la possibilité de changer les proximités – nous pouvons organiser les bits comme nous le souhaitons, et nous pouvons réorganiser nos villes en suivant notre imagination. Nous pouvons créer uniquement des quartiers en front de mer, ou seulement des parcs, uniquement des bâtiments de briques rouges ou des immeubles de huit étages bâtis dans les années 1920 et découvrir ce que nous rencontrons dans ces endroits.

Mes amis du Harvard Library Innovation Lab expérimentent une réorganisation des étagères de la bibliothèque, qui sont parmi les structures les plus puissantes à notre portée pour encourager l’exploration d’un paysage informatif. Les ouvrages sont classés par sujet et nous commençons par parcourir ce que nous pensons vouloir connaître, puis nous étendons notre recherche visuellement, élargissant notre champs de recherche alors que nos yeux se détachent de notre recherche initiale. En parcourant les rayons nous obtenons des informations sur un livre selon son apparence – son âge, sa taille. Son épaisseur nous dit si le volume est court ou long, sa taille est souvent un indice du nombre d’illustrations (les grands livres contiennent la plupart du temps des photographies).

ShelfLife, le nouvel outil développé par le laboratoire de la bibliothèque d’Harvard, permet de réorganiser les étagères de livres en utilisant ces caractéristiques physiques – taille, épaisseur, âge – mais aussi de les classer en utilisant des données comme le sujet, l’auteur ou la popularité auprès d’un groupe de professeurs ou d’étudiants. L’objectif du projet est de récupérer les données utiles qui apparaissent dans les formes d’organisations physiques et de les combiner avec les possibilités de l’organisation numérique de l’information. Si l’on combinait les conclusions tirées d’une étude de l’organisation des villes avec les possibilités de réorganisation numérique, nous pourrions peut-être concevoir différemment des espaces en ligne favorisant la sérendipité.

Cet essai ne se finit pas par une conclusion – il se termine par des questions. Je ne sais pas exactement de quelles idées issues de l’étude des villes nous pouvons nous inspirer pour les espaces virtuels – à mon sens, seules des expériences peuvent répondre correctement à ces questions :

* Comment concevoir des espaces physiques pour encourager la sérendipité ?
* Quelles leçons tirer de la sérendipité dans les espaces physiques pouvons-nous appliquer au domaine du virtuel ?
* Comment pouvons-nous annoter numériquement le monde physique pour faciliter nos rencontres avec le monde, plutôt que de les limiter.


Article initialement publié sur le blog d’Ethan Zuckerman

Traduction : Marie Telling

Illustrations FlickR CC Paternité par snorpey PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification par Benjamin Stephan PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification par roboppy PaternitéPas de modification par angelocesare
Image de Une Loguy

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http://owni.fr/2011/08/15/recherche-serendipite-desesperement-urbanisme/feed/ 134
Recherche sérendipité désespérement [2/3] http://owni.fr/2011/08/14/recherche-serendipite-desesperement-sciences-information/ http://owni.fr/2011/08/14/recherche-serendipite-desesperement-sciences-information/#comments Sun, 14 Aug 2011 15:38:57 +0000 Ethan Zuckerman http://owni.fr/?p=76211 Suite de l’article d’Ethan Zuckerman autour du concept de sérendipité, qui peut être définie comme la capacité à découvrir des choses par hasard. Après s’être attardé dans la première partie sur les liens entre urbanité et sérendipité, l’auteur analyse ici la manière dont nous cherchons l’information en ligne et revient sur les origines du terme “sérendipité”.

Les liens de cet article sont en anglais.


Information en ligne: une chambre d’échos?

En 1993, Pascal Chesnais, chercheur au laboratoire Médias du MIT, a conçu un logiciel appelé “Freshman Fishwrap”. Utilisant un ensemble de sources en ligne disponibles à l’époque, Fishwrap permettait aux individus de produire un journal numérique personnalisé, comprenant la mention de leur ville d’origine ou leur sport préféré et filtrant les nouvelles moins intéressantes. Nicholas Negroponte encensa le projet dans son livre Being Digital, le considérant comme partie intégrante du futur personnalisé envisageable dans l’ère du numérique.

L’universitaire Cass Sunstein considérait le “Daily Me” comme une menace plutôt qu’une promesse [PDF]. Dans son livre, Republic.com, il redoute qu’Internet fonctionne comme une chambre d’échos où les individus ne rencontreraient que des vues en accord avec les leurs. Sunstein s’inquiète que dans un tel environnement nous puissions assister à une polarisation politique accrue et à un déplacement des opinions modérées vers les extrêmes.

Beaucoup des réponses académiques à la critique de Sunstein ne se sont pas efforcées de contredire l’argument selon lequel l’isolation mène à la polarisation, mais ont plutôt essayé de démontrer qu’Internet n’est pas aussi polarisant qu’il ne le croit. Matthew Gentzkow et Jesse Shapiro ont étudié les lectures en ligne de milliers d’internautes américains et ont conclu que même si certains sites sont très partisans, les sites d’information les plus visités par les internautes (Yahoo ! News, CNN, AOL News, MSNBC) le sont à la fois par des utilisateurs de droite et de gauche. Leur conclusion tend à démontrer qu’Internet est peut être plus polarisé que la plupart des médias mais suggère que cette polarisation est moins importante que ce que l’on pourrait craindre, et moins importante que ce que l’on rencontre dans nos communautés physiques.

Je m’intéresse moins à la polarisation droite/gauche américaine qu’à la polarisation nous/eux au niveau mondial. À partir des données collectées par Gentzkow et Shapiro, l’équipe de Slate a développé une infographie qui montre la polarisation partisane des petits sites, alors que les plus grands ciblent un public plus large. Je l’ai complétée avec quelques légendes et des cadres jaunes qui montrent quelles sources d’information proviennent d’autres pays que les États-Unis. Vous noterez qu’il n’y a pas beaucoup de jaune sur cette image – la plus grande source d’information internationale, en nombre de pages vues, est la BBC, qui est probablement le site d’information le plus visité sur tout le Web. (Vous noterez aussi que la BBC attire surtout des lecteurs de gauche – avec 22% de lecteurs conservateurs pour 78% de libéraux.)

Les Américains ne privilégient pas particulièrement les sources d’informations locales aux sources internationales. J’ai analysé les préférences médiatiques de 33 pays en utilisant les données de Doubleclick Ad Planner et j’ai découvert que la préférence américaine pour les sources d’informations domestiques (93% contre 7% lorsque en mai 2010) est en réalité assez basse comparée aux 9 autres pays avec le plus grand nombre d’internautes. Les pays avec plus de 40 millions d’internautes ont généralement un biais très important pour les sources d’informations locales – en moyenne 95% des gens les préfèrent. En comparaison, les Américains ont presque l’air cosmopolites.

Ces données ne disent rien de notre appétit pour les informations traitant de l’international mais montrent plutôt notre préférence pour des contenus pensés pour nous et nos compatriotes. Il est possible que nous recevions énormément d’informations sur l’international par Yahoo ou CNN, même si nous avons de bonnes raisons de penser le contraire. (Ces 30 dernières années, l’organisation anglaise Media Standards Trust a observé une forte baisse dans le pourcentage de journaux anglais spécialisés sur des sujets internationaux, et une recherche menée par Alisa Miller de Public Radio International suggère que les médias américains se concentrent bien plus sur les sujets de divertissement que sur l’actualité internationale.)

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ce qui me frappe dans ces données c’est que des sites d’informations internationaux comme la BBC, le Times of India ou le Mail and Guardian sont faciles d’accès (il suffit de cliquer) et ne posent pas le problème de la barrière de la langue. Le biais “local” pour des supports d’informations nationaux semble donc très fort.

Les réseaux sociaux comme mécanismes de sérendipité?

Le risque de ce genre d’isolation est de passer à côté d’informations importantes. J’ai la chance, grâce à mon travail sur Global Voices, d’avoir des amis tout autour du globe, et j’entends souvent parler d’actualités importantes, soit grâce à notre travail sur le site, soit au travers des préoccupations de mes amis sur les réseaux sociaux. Fin décembre 2010, il devint clair que quelque chose de très inhabituel se produisait en Tunisie – des amis comme Sami Ben Gharbia couvraient les manifestations qui se déroulaient à Sidi Bouzid et se propageaient dans le reste du pays. Ces amis s’interrogeaient sur les raisons pour lesquelles aucun média extérieur à la région ne couvrait la révolution en cours. Je suis entré en action avec l’un de mes article de blog publié au moment le plus opportun – le 12 janvier, j’ai écrit “Et si la Tunisie vivait une révolution, alors que personne n’y prête attention ?” (“What if Tunisia had a revolution, but nobody watched ?“)… beaucoup de personnes m’ont appelé après que Ben Ali a fui le pays deux jours plus tard.

La révolution tunisienne a pris par surprise les services secrets et diplomatiques autour de la planète. Ça n’aurait pas du être le cas – une multitude d’informations avait été publiée sur les pages Facebook tunisiennes, et rassemblées par des groupes comme Nawaat.org et diffusée sur Al Jazeera (d’abord sur ses services en arabe). Mais ce passage d’un monde où l’information est dominée par des super-puissances à un monde multi-polaire est difficile à assimiler pour les diplomates, les militaires, la presse et les individus. Et si je suis honnête quant à ma vision du monde, je doit reconnaître que je n’aurais jamais entendu parler de cette révolution naissante si je n’avais pas eu des amis tunisiens.

Comme tout le monde, je vis un changement dans ma façon de m’informer sur le reste de la planète. Avant Internet et pendant ses premières heures, les nouvelles internationales provenaient surtout des médias traditionnels – télévision, presse quotidienne et magazines. Il y avait – et il y a toujours – des raisons de se méfier des “curateurs” , mais il y a un aspect fondamental de leur travail qui, à mon sens, doit être préserver alors que nous inventons de nouveaux modèles d’organisation de l’information. Implicitement, les “curateurs” décident de ce que nous devons savoir sur le monde. Les très bons “curateurs” ont souvent une vision du monde plus ouverte que la plupart des individus, et les médias dirigés par de bons “curateurs” nous forcent souvent à nous intéresser à certaines personnes, certains lieux et problèmes que nous aurions autrement ignorés.

D’un autre côté, les “curateurs” sont forcément biaisés, et la possibilité de trouver des informations qui correspondent à nos centres d’intérêts et à nos préférences est l’une des choses que le Web moderne a rendu possible. Les moteurs de recherche me permettent d’apprendre beaucoup de choses sur des sujets qui m’intéressent – le sumo, la politique africaine, la cuisine vietnamienne – mais il est fort possible que je ne prenne pas connaissance de sujets importants parce que je prête plus attention à mes intérêts qu’aux informations sélectionnées par des professionnels. Il nous faut des mécanismes qui permettent d’ajouter de la sérendipité à nos recherches.

Une nouvelle tendance est apparue. Celle de créer des outils qui nous guident vers des nouveaux contenus selon les intérêts de nos amis. Des outils tels que Reddit, Digg et Slashdot forment des communautés autour d’intérêts communs et nous dirigent vers des sujets considérés comme intéressants et valant le coup d’être partagés par la communauté. Twitter, et surtout Facebook, fonctionnent à un niveau bien plus personnel. Ils nous montrent ce que nos amis savent et ce qu’ils considèrent important. Comme l’explique Brad DeLong, Facebook offre une nouvelle réponse à la question “Que dois-je savoir ?”; à savoir : “Tu dois connaître ce que tes amis et tes amis d’amis savent déjà et que tu ignores.”

Le problème, bien entendu, est que si vos amis ne savent pas qu’une révolution a lieu en Tunisie ou ne connaissent pas de super nouveau restaurant vietnamien, vous n’en entendrez probablement pas parler non plus. Connaître ce que vos amis connaissent est important. Mais à moins que vous ayez un réseau d’amis remarquablement divers et bien informé, il y a des chances pour que leur intelligence collective ait des failles. L’éditorialiste du Guardian Paul Carr a raconté une anecdote intéressante qui s’est produite lors d’un séjour à San Francisco. Alors qu’il rentrait à son hôtel il fut stupéfait de voir que sa chambre, comme le reste de l’immeuble, n’avait pas été
nettoyée. Les employés de l’hôtel protestaient contre la loi sur l’immigration SB1070 en Arizona. Alors que le sujet était largement couvert sur Twitter, Carr n’en avait pas eu vent par son flux. Cela lui fit réaliser qu’il vivait dans “[sa] propre petite bulle Twitter composée de personnes comme [lui] : ethniquement, politiquement, linguistiquement et socialement.” On peut se demander si cette bulle est capable de nous apporter la sérendipité que nous espérons rencontrer sur le Web.

Aux origines de la sérendipité

D’où vient le terme de “serendipité”? Robert K. Merton lui a dédié un livre, écrit avec sa collaboratrice Elinor Barber et publié après sa mort. Cela peut sembler  étrange pour un sociologue de renom de s’y intéresser, mais il faut se souvenir que l’une de ses contributions à la sociologie a justement été l’examen des “conséquences inattendues”. Au premier abord, la sérendipité semble être le côté positif de ces conséquences : l’heureux accident. Mais ça n’est pas ce que ce terme voulait dire à l’origine. Le mot a été forger par Horace Walpole, un aristocrate britannique du 18e siècle, 4e comte d’Oxford, romancier, architecte et célèbre commère. On se souvient surtout de lui pour ses lettres, rassemblées en 48 volumes, qui donnent une idée de ce à quoi ressemblait le monde à travers les yeux d’un aristocrate.

Dans une lettre écrite en 1754, Walpole raconte à son correspondant, Horace Mann, comment il fit une découverte inattendue mais utile, grâce à sa grande connaissance de l’héraldique. Pour expliquer son expérience, il fait référence à un conte perse, Les Trois Princes de Serendip, dans lequel les trois principaux personnages “faisaient continuellement des découvertes par accident et grâce à la sagacité, de choses qu’ils ne cherchaient pas.” Le néologisme de Walpole est un compliment – il se congratule à la fois pour son ingénieuse découverte et pour la sagacité qui a permis cette trouvaille.

Bien que le concept soit utile, le terme “sérendipité” n’est devenu courant que ces dernières décennies. Jusqu’en 1958, d’après Merton, le mot n’est apparu que 135 fois sur papier. Durant les quatre décennies suivantes, il est apparu à 57 reprises dans des titres de livres et il a été utilisé 13 000 fois par des magazines rien que dans les années 1990. Une recherche Google fait apparaître 11 millions de pages avec ce terme. Des restaurants, des films et des boutiques de souvenirs arborent ce nom. Mais très peu de pages sur les découvertes inattendues faites grâce la sagacité.

Merton était l’un des plus grands promoteurs du mot, décrivant “le schéma de la sérendipité” en 1946 comme une façon de comprendre les découvertes scientifiques inattendues. La découverte de la pénicilline par Fleming en 1928 a été provoquée par une spore de champignons Penicilium qui avaient contaminé une boîte de Petri dans laquelle se développaient des bactéries de Staphylococcus. Si l’apparition de spores de moisissure dans la boîte était un accident, la découverte, elle, était le fait de la sérendipité – si Fleming n’avait pas cultivé les bactéries, il n’aurait pas remarqué les spores de moisissure isolées. Et si Fleming n’avait pas eu une connaissance approfondie du développement des bactéries – la sagacité – il est fort peu probable qu’il aurait relevé les propriétés antibiotiques des Penicilium et ainsi générée l’avancée la plus importante de la première moitié du 20e siècle dans le domaine de la santé.

Selon Louis Pasteur, “dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés.” Pour Merton la sérendipité émerge à la fois d’un esprit préparé et de circonstances et structures qui mènent à la découverte. Dans le livre The Travels and Adventures of Serendipity , Merton et Barber explore les procédés de découverte dans un laboratoire de General Electric dirigé par Willis Whitney qui encourageait un environnement de travail fondé autant sur l’amusement que sur la découverte. Un mélange positif d’anarchie et de structure apparaît nécessaire à la découverte et une planification exagérée devient une abomination puisque “la règle de ne rien laisser au hasard est vouée à l’échec.” (L’analyse du livre de Merton et Barber par Riccardo Campa est conseillée à ceux intéressés par les questions de sérendipité et de structure.)

L’idée que la sérendipité est un produit à la fois d’un esprit ouvert et préparé et des circonstances qui mènent à la découverte se retrouve dans l’histoire racontée par Walpole en 1754. Les trois princes étaient très instruits sur les questions de “moralité, de politique et sur toutes les connaissances convenues en général” mais ils ne firent pas de découvertes inattendues avant que leur père, l’Empereur Jafar, ne les envoyât “parcourir le Monde entier pour qu’ils puissent apprendre les manières et les coutumes de chaque nation.” Une fois que ces princes bien préparés rencontrèrent les circonstances favorisant la découverte, ils firent des trouvailles sagaces et inattendues. (Pour plus d’informations sur la traduction de 1722 en anglais des Trois Princes de Serendip vous pouvez lire ce post de blog.)

Lorsque nous utilisons le terme “sérendipité” aujourd’hui c’est souvent pour parler d’un “heureux accident”. La partie de la définition qui se concentre sur la sagacité, la préparation et l’aspect structurel a sombré, du moins en partie, dans l’obscurité. Nous avons perdu l’idée que nous pouvons nous préparer à la sérendipité à la fois personnellement et structurellement.

J’ai peur que nous comprenions mal comment nous préparer. Et comme mon amie Wendy Seltzer me l’a fait remarquer, si nous ne comprenons pas les structures de la sérendipité, le phénomène devient aussi peu probable que le simple hasard.


Article initialement publié sur le blog d’Ethan Zuckerman

Traduction : Marie Telling

Illustrations CC FlickR par Truk, estherase, atoach
Image de Une Loguy

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Recherche sérendipité désespérement [1/3] http://owni.fr/2011/08/13/recherche-serendipite-desesperement-villes-reseaux-sociaux/ http://owni.fr/2011/08/13/recherche-serendipite-desesperement-villes-reseaux-sociaux/#comments Sat, 13 Aug 2011 15:07:05 +0000 Ethan Zuckerman http://owni.fr/?p=76118 La sérendipité peut être définie comme la capacité à découvrir des choses par hasard. Start upper à succès, futur reponsable de recherche au MIT… Ethan Zuckermann est d’abord un fou de web qui y a trouvé la matrice de découvertes non voulues, ouvertures de l’esprit et nouveaux horizons… En un mot, des choses qu’il ne cherchait pas, trouvés par sérendipité. Pour explorer la profondeur de ce mécanisme, OWNI vous propose en un feuilleton de trois parties, un condensé d’une conférence sur le sujet, des origines des heureux hasards urbains jusqu’aux interconnexions aléatoires des réseaux.

En mai 2011, Ethan Zuckerman clôturait la conférence CHI 2011 à Vancouver. Il écrivait alors sur son blog :

“Je suis ravi d’avoir la chance de partager des idées avec certains des chercheurs et des spécialistes les plus brillants sur les questions des interactions humaines et numériques, et peut être d’en convaincre certains de réfléchir avec moi sur un sujet qui m’obsède de plus en plus: la création de structures en ligne et hors ligne pour augmenter les chances de sérendipité. Je suis particulièrement honoré de partager la scène, virtuellement, avec Howard Rheingold, qui a ouvert la conférence cette semaine en parlant d’apprentissage et d’éducation numérique.
Je sais d’expérience qu’il est impossible de faire le tour d’un sujet en 40 minutes, même en parlant aussi vite qu’un New Yorkais sous speed. Cet article de blog est une version augmentée de mon discours.”



Les liens de cet article sont en anglais.

En 2008, la majorité de la population mondiale vivaient dans des villes. Dans les pays les plus développés (selon l’OCDE), le chiffre s’élève à 77%, alors que dans les pays les moins développés (tels que définis par l’ONU), 29% de la population est urbaine. En simplifiant beaucoup, on peut voir le développement économique comme un passage d’une population rurale, qui subvient à ses besoins grâce à une agriculture de subsistance, à une population urbaine qui se consacre aux industries de transformation et de services, nourrie par une minorité restée concentrée sur l’agriculture.


Ce graphique de la Banque mondiale pourrait même sous-estimer l’inexorabilité apparente du passage du rural à l’urbain. En 1800, 3% de la population mondiale vivait en ville, pour la plupart dans des métropoles européennes comme Londres ou Amsterdam. Une majorité de la population était rurale – environ 80% en Angleterre et 75% aux Pays-Bas. Un siècle plus tard, 14% de la population avait migré vers les villes. Depuis 1950, on assiste à une hausse de la population urbaine à un rythme beaucoup plus soutenu que pour la population rurale. Le rapport du département des affaires économiques et sociales des Nations Unies sur l’urbanisation mondiale [PDF] en prédit la hausse continue parallèlement au déclin des populations rurales.

Pourquoi la ville?

Ça n’est peut être pas évident pour un habitant d’un pays développé, mais la ville de Lagos, avec ses 8 millions d’habitants, sa croissance démographique supérieure à 4% par an et son agglomération bondée, est une destination très séduisante pour les Nigérians des zones rurales. Dans les villes des pays en développement, les écoles et les hôpitaux ont tendance à être bien meilleurs que dans les zones rurales. Même avec des taux élevés de chômage, les opportunités économiques sont largement supérieures dans les zones urbaines. Mais il existe une explication plus prosaïque : les villes sont excitantes. Elles offrent un choix d’endroits où se rendre, et des choses à faire et à voir. Les individus quitteraient la campagne pour la ville afin d’éviter l’ennui. Il est facile de qualifier cette idée de triviale. Mais elle ne l’est pas. Comme l’explique Amartya Sen dans son livre « Development as Freedom », les gens ne veulent pas seulement être moins pauvres, ils veulent aussi plus d’opportunités et plus de libertés. Les villes promettent du choix et des opportunités, et donnent souvent satisfaction.

Ce qui est plus difficile à comprendre, pour moi en tous cas, sont les raisons pour lesquelles n’importe qui aurait emménagé à Londres entre 1500 et 1800, pendant les années où la ville a vécu une croissance rapide et continue et est devenue la plus grande métropole du 19e siècle. D’abord, la ville avait une malheureuse tendance à partir en flammes. Le Grand Feu de 1666, qui a provoqué quelques 200 000 sans-abris, était seulement le plus important d’une série d’incendies, tous assez graves pour se distinguer des incendies quotidiens qui menaçaient les maisons et les chaumières. Les Londoniens auraient dû être plus touchés par ces incendies, mais 100 000 d’entre eux – soit un cinquième de la population – avaient été tués l’année précédente par une épidémie de peste bubonique, qui s’était rapidement propagée dans la ville infestée de rats.(L’ordre du maire de Londres de tuer tous les chats et les chiens de peur qu’ils ne transmettent l’épidémie n’avait rien arrangé, puisqu’ils auraient pu, au contraire, tuer des rats infestés.)

À l’époque du Londres de Dickens, la menace ne venait plus des incendies mais plutôt du système d’apprivoisement en eau de la ville. Des égouts à ciel ouvert, remplis de déchets ménagers, ainsi que le crottin des milliers de chevaux, utilisés pour tirer les bus et les taxis, se déversaient dans la Tamise, principale source d’eau pour les habitants. Nous nous souvenons de la vague de choléra particulièrement grave de 1854 parce qu’elle conduisit à la découverte par John Show de l’origine de l’épidémie, lors de son enquête sur la pompe à eau de Broad Street.

Mais les épidémies de choléra étaient fréquentes entre les années 1840 et 1860 à cause de la combinaison d’égouts à ciel ouvert et de fosses creusées à l’arrière des résidences privées, qui débordaient souvent après l’abandon des pots de chambres au profit de toilettes à chasse d’eau plus modernes, ce qui augmentait considérablement le volume de déchets à éliminer. La puanteur de Londres durant l’été caniculaire de 1858 était telle qu’une série d’enquêtes parlementaires avaient été lancées – « The Great Stink » (« La grande puanteur »), comme les historiens appelle l’événement a mené à la construction du système de canalisations londonien dans les années 1860.

Aux 18e et 19e siècles, les gens qui s’amassaient dans les villes ne le faisaient pas pour leur santé. Dans les années 1850, l’espérance de vie d’un homme né à Liverpool était de 26 ans, contre 57 ans pour un homme en zone rurale. Mais les villes comme Londres avaient un attrait assez similaire à celui de Lagos aujourd’hui. La ville offrait des opportunités économiques aux pauvres sans terre, et un éventail d’emplois nés du commerce international généré par l’activité des ports. Pour certains, les opportunités intellectuelles apportées par les universités et les cafés étaient une attraction, quand pour d’autres il s’agissait de la possibilité de courtiser et de se marier en dehors des communautés rurales restreintes qui les poussaient à se relocaliser. Amsterdam a construit sa puissance au 17e siècle en permettant aux Huguenots français, aux juifs espagnols et portugais et aux catholiques néerlandais de pratiquer leurs religions librement – une telle tolérance religieuse aurait été bien plus difficile à trouver dans les zones rurales.
On venait alors en ville pour rencontrer des gens qu’on n’aurait pas rencontrés à la campagne : pour commercer avec eux, pour apprendre d’eux, pour se marier avec eux ou pour prier avec eux. On venait en ville pour devenir un comospolite, un citoyen du monde.

Le terme « cosmopolite » vient de l’association des mots grecs « monde » (Cosmos – Κόσμος) et « ville » (Polis – Πόλις). Il a été forgé par le philosophe cynique Diogène, qui s’enfuit de sa Sinope natale pour rejoindre Athènes (fuyant probablement les autorités, puisque certaines sources disent qu’il quittait sa ville pour échapper à des accusations de contrefaçons). Là, il vécut dans un tonneau dans l’agora, provoquant des combats avec d’importants philosophes, et faisant tout son possible pour violer toutes les normes sociétales imaginables. (Les chiens du portrait ci-dessus sont une référence à son surnom, « Diogène le chien, » les historiens affirment que comme eux Diogène mangeait, dormait, se lavait, urinait et déféquait en public.) Sa déclaration où il affirme ne pas être un citoyen d’Athènes ou de Sinope, mais un citoyen du monde – aussi bien en tant que transgression sociale, qu’identité vécue – vaut la peine d’être lue.

Le philosophe Kwame Appiah remarque que vivre comme un citoyen du monde n’est devenu possible que depuis ces cents dernières années. Les 97% de la population vivant dans des zones rurales en 1800 était très peu susceptible de rencontrer quelqu’un qui ne partageait pas leur langue, leur culture ou leur système de croyance. Une des raisons pour lesquelles nous avons des difficultés à vivre de manière vraiment cosmopolite, selon Appiah, est que nous sommes beaucoup plus habitués à l’esprit de clocher qu’au cosmopolitisme.

Les villes, moteurs de sérendipité ?

Avant l’apparition des télécommunications, si vous vouliez être confronté à une façon de penser radicalement différente de la votre – par exemple celle d’un clochard agitateur qui dort dans une benne – votre plus grande chance était de déménager en ville. Les villes sont des machines pour le commerce, l’apprentissage, la religion, mais ce sont aussi de puissantes machines de communication. Les villes permettent une communication en temps réel entre différents individus et groupes et la diffusion rapide d’idées et de pratiques nouvelles à de nombreuses communautés. Même à l’âge de la communication numérique instantanée, les villes gardent leur fonction en tant que technologie de la communication qui permet des contacts permanents avec l’étrange et le différent.

Puisque la ville est une technologie de la communication, il n’est pas surprenant que les premières descriptions d’Internet utilisent l’espace urbain comme métaphore. Les premiers auteurs cyberpunk, comme William Gibson et Neal Stephenson, étaient fascinés par les façons dont Internet pouvait amener l’étrange, le dangereux et l’inattendu (mais aussi le trivial et le quelconque) à constamment se disputer notre attention. Pour ces auteurs, la façon dont l’Internet du futur se présenterait aux internautes devrait se rapprocher de la logique urbaine ; ce qui est assez étrange si l’on considère que Gibson avait peu d’expérience en informatique (il a écrit Neuromancer sur une machine à écrire) alors que Stephenson était un programmeur aguerri, développant des logiciels Macintosh dans l’espoir de transposer Snow Crash en film animé. Et puis, après tout, il n’y a pas de raison pour que les données ne soient pas représentées sous forme de forêts ou de mers de bits.

Mais Gibson et Stephenson s’intéressaient aux espaces virtuels en tant qu’espaces où les gens étaient forcés d’interagir parce que beaucoup d’entre eux voulaient être au même endroit au même moment, et se rencontraient sur leur chemin vers une même destination. D’un côté c’est une façon absurde de visualiser des données – pourquoi forcerions-nous des gens à être en contacts rapprochés alors que nous bâtissons des espaces qui peuvent être infinis ? Tous les deux pensaient que nous voudrions interagir sur ces cyberespaces comme nous le faisons dans des villes, expérimentant une surcharge de sensations, une compression de l’échelle, un défi dans la sélection des signaux et des bruits des informations qui rivalisent pour capter notre attention.
Nous voulons que les villes soient des moteurs à sérendipité. En rassemblant différentes sortes de personnes et de choses dans un espace confiné, nous augmentons les chances de tomber sur quelques chose d’inattendu. Une question mérite d’être posée : les villes fonctionnent-elles vraiment comme cela ?

En 1952, le sociologue français Paul-Henry Chombart de Lauwe demanda à une étudiante en science politique de tenir un journal référençant ses déplacements quotidiens pour une étude intitulée Paris et l’agglomération parisienne. Il retranscrivit ses déplacements sur une carte de Paris et aperçut l’émergence d’un triangle qui reliait l’appartement de la jeune femme, son université et le domicile de son professeur de piano. Ses mouvements illustraient “l’étroitesse du vrai Paris dans lequel chaque individu vit.”

Le schéma maison/travail/loisir – que ce soit une activité quelque peu solitaire comme l’étude du piano ou la fréquentation des “great good places” (“les bons endroits”) de socialisation publique célébrés par Ray Oldenburg – est familier aux sociologues. Nous sommes plutôt prévisibles. Nathan Eagle, qui a travaillé avec Sandy Pentland au laboratoire des médias du MIT sur l’idée de « l’exploitation de la réalité », utilisant des ensembles de données énormes comme les registres des téléphones portables, estime que l’on peut prédire la localisation d’un “individu de basse entropie” avec 90-95% d’exactitude en se basant sur ce genre de données. (Ceux d’entre nous avec des agendas et des déplacements plus incertains sont seulement prévisibles à 60%.)

Nous pouvons choisir d’être satisfait de notre prévisibilité et d’y voir une preuve de vies rondement menées. Ou nous pouvons réagir comme l’avait fait le critique culturel situationniste Guy Debord et décrier le “scandale qui fait que la vie d’une personne puisse être aussi pathétiquement limitée”.

Zach Seward, le community manager du Wall Street Journal [NDLR: son titre officiel au journal est "outreach editor"], est un grand utilisateur de Foursquare. Quand il s’enregistre dans des lieux new-yorkais il génère une carte thermographique de ses déplacements. On peut facilement observer une forte concentration autour du quartier de Manhattanville, ou il habite, et celui de Midtown, où il travaille. Avec un peu plus d’efforts, vous pouvez voir qu’il aime se balader dans East Village et s’aventure rarement hors de Manhattan, sauf pour prendre l’avion à LaGuardia et aller voir des match de baseball – le seul endroit du Bronx où il s’est enregistré est le Yankee Stadium.

La ville comme réseaux social

Si vous utilisez Foursquare, vous diffusez des données qui peuvent être utilisées pour faire une carte de ce genre. Yiannis Kakavas a développé un ensemble de logiciels appelés “Creepy“ [NDLR: que l'on pourrait traduire par "flippant"]conçus pour permettre aux utilisateurs – ou aux personnes qui souhaitent observer ces utilisateurs – de construire des cartes de ce type à l’aide des informations postées sur Twitter, Flickr et d’autres services géolocalisés. Une découverte peut être encore plus inquiétante : vous laissez échapper ces données simplement en utilisant un téléphone portable.

L’homme politique écologiste allemand Malte Spitz a intenté un procès à sa compagnie de téléphone, Deutsche Telecom, pour avoir accès aux données liées à sa pratique téléphonique. Il a finalement obtenu un document Excel de plus de 35 000 lignes de données, chacune enregistrant sa position géographique et ses activités. En collaboration avec le journal allemand Die Zeit, il a transformé ces données en une carte de ses déplacements pendant six mois qu’il a publiée en ligne. Même si vous ne voulez pas intenter un procès à votre compagnie téléphonique, il est probable qu’elle dispose de données similaires sur vos déplacements, qui pourraient être communiquées aux autorités sur demande … ou qui pourraient être utilisées pour construire votre profile comportemental pour cibler les publicités à vous adresser.

Après avoir étudié attentivement ses enregistrements sur Foursquare, Seward s’est aperçu qu’ils offraient une information qu’il n’avait pas conscience de fournir : sa couleur de peau. Il a superposé ses “checks-in” à Harlem avec une carte de la composition raciale de chaque block et a découvert que “son” Harlem est presque exclusivement composé de blocks à majorité blanche. Comme il l’explique : “les données de recensement peuvent décrire la ségrégation de mon block, mais quant est-il de la ségrégation de ma vie ? Les données de localisation nous mènent vers cette direction.”

Il est important de préciser que Seward n’est n’est pas raciste et qu’il n’est pas non plus  ”pathétiquement limité” comme le suggère Debord. Nous filtrons les endroits où nous vivons, ceux que nous fréquentons, ceux que nous évitons, les endroits de la ville qui nous sont familiers et ceux où nous nous sentons étrangers. Nous faisons cela en fonction de là où nous vivons, de là où nous travaillons et des gens que nous aimons fréquenter. Si nous avions assez de données sur les new-yorkais nous pourrions construire les cartes du New York dominicain, du New York pakistanais, du New York chinois mais aussi du New York noir ou blanc.

Les schémas que nous dessinons en nous déplaçant dans nos villes ont tendance à refléter une réalité sociologique basique : qui se ressemble, s’assemble. Lazarsfeld et Merton ont observé les effets de l’homophilie sur les modèles d’amitiés à Hilltown (Pennsylvanie) et Craftown (New Jersey) où des voisins étaient plus susceptibles de devenir amis s’ils partageaient des caractéristiques démographiques communes (raciales, religieuses ou économiques), et de nombreuses recherches sociologiques [PDF] ont confirmé les effets de l’homophilie sur les réseaux sociaux.

Lorsque nous parlons des villes, nous savons qu’elles ne sont pas toujours les creusets cosmopolites que nous voudrions qu’elles soient. Nous reconnaissons le caractère ethnique des quartiers et nous sommes conscients que certains ghettos se forment en raison d’une combinaison de structures physiques et de comportements cumulatifs. (La carte des frontières de Chicago de Bill Rankin qui montre l’identification raciale par quartier rend ces structures désagréablement apparentes.) Nous espérons rencontrer par hasard des citoyens divers et nous créer un réseau de liens faibles qui accroissent notre sensation d’implication dans la communauté, comme le suggère Bob Putnam dans son livre Bowling Alone. Mais, comme le montrent les récentes recherches de Putnam [PDF], en situation d’outsider, nous craignons de nous isoler et de nous surprotéger.

Je suis moins intéressé par la façon dont nous limitons notre territoire dans la ville que par la manière dont nous contraignons nos actions et nos rencontres en ligne. Comme dans les villes où l’urbanisme et le design interagissent avec les comportements individuels, je ne pense pas que nos limitations se font seulement par choix. Mais dans le design des systèmes que nous utilisons et notre attitude envers ces systèmes, je vois des raisons de s’inquiéter que notre utilisation d’Internet soit peut être moins cosmopolite et plus isolée que ce que nous souhaiterions.

La suite de l’article ici!


Article initialement publié sur le blog d’Ethan Zuckerman

Traduction : Marie Telling

Illustrations CC Wikimedia Commons, FlickR bitzi
Image de Une Loguy

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